H-France Review Vol. 2 (November 2002), No. 108
Anthony Pagden, Ed., The Idea of Europe: From Antiquity to the European Union. Woodrow Wilson Center Series. Cambridge (England) and Washington (D.C.): Cambridge University Press in association with the Woodrow Wilson Center Press, 2002. xii + 379 pp. Notes and index. $65.00 U.S. (hb). ISBN 0-521-79171-5; $23.00 U.S. (pb). ISBN 0-521-79552-4.
Review by Antoine Capet, Université de Rouen.
Il est toujours difficile d’écrire en français sur un livre paru en langue étrangère, en l’occurrence ici en anglais, ne serait-ce qu’à cause du problème des citations, inévitables si l’on veut ne pas trahir la pensée de l’auteur.[1] Ou plutôt ici des auteurs, puisque nous avons affaire à un ouvrage collectif et--comme il se doit pour un tel sujet—“multinational”, avec pas moins de seize “contributeurs”, comme on dit de nos jours en calquant l’anglais, venus de différents pays. Outre l’introduction d’Anthony Pagden, qui a coordonné l’ouvrage, nous avons donc:
- Europe: Conceptualizing a Continent (Anthony Pagden, États-Unis).
- Some Europes in Their History (J.G.A. Pocock, originaire de Nouvelle-Zélande).
- "Europe" in the Middle Ages (William Chester Jordan, États-Unis).
- The Republican Mirror: The Dutch Idea of Europe (Hans W. Blom, Pays-Bas).
- The Napoleonic Empire and the Europe of Nations (Biancamaria Fontana, actuellement en Suisse).
- Homo Politicus and Homo Œconomicus: The European Citizen According to Max Weber (Wilfried Nippel, Allemagne).
- The European Self: Rethinking an Attitude (Michael Herzfeld, États-Unis).
- European Nationalism and European Union (Ariane Chebel d’Appolonia, France).
- From the Ironies of Identity to the Identities of Irony (Luisa Passerini, Italie).
- Muslims and European Identity: Can Europe Represent Islam? (Talal Asad, actuellement aux États-Unis).
- The Long Road to Unity: The Contribution of Law to the Process of European Integration since 1945 (Philip Ruttley, Royaume-Uni).
- The Euro, Economic Federalism, and the Question of National Sovereignty (Élie Cohen, France).
- Identity Politics and European Integration: The Case of Germany (Thomas Risse & Daniela Engelmann-Martin, Allemagne--actuellement en Italie).
- Nationalisms in Spain: The Organization of Convivencia (Andrés de Blas Guerrero, Espagne).
- The Kantian Idea of Europe: Critical and Cosmopolitan Perspectives (James Tully, Canada).
La genèse du recueil nous est donnée dans la page de remerciements: le noyau initial en a été fourni par une série de conférences données (on ne nous dit pas quand) au Woodrow Wilson Center de Washington, auxquelles sont venues s’ajouter d’autres “contributions” à la suite d’un colloque tenu ensuite au même endroit. On mesure donc immédiatement la grande difficulté qui a dû présider à la mise en forme d’un ensemble présentable au public, le principal écueil étant celui du manque de cohésion. La question qui vient ainsi immédiatement à l’esprit du lecteur--à la fois critique et bienveillant--c’est donc: le pari est-il tenu?
Le fil conducteur proposé, “l’idée d’Europe”, est suffisamment large pour permettre bien des accomodements. Dans les faits, la plupart des chapitres tournent autour des antithèses désormais classiques quand on aborde le sujet de la construction européenne: nation/supranationalité; individu/collectif; identité nationale/identité européenne; économie autonome/économie intégrée. Curieusement, d’ailleurs, cette dernière opposition est la moins présente dans l’ouvrage, alors que bien sûr l’Union européenne a fait ses premiers pas en tant que Communauté économique européenne: c’est tout naturellement Élie Cohen qui en parle le plus (chapitre 12), vu le mandat qui lui avait été confié, avec une insistance sur la dimension de politique intérieure allemande plus marquée dans le chapitre 13.[2] Ceux qui sont familiers des très nombreux écrits britanniques sur l’intégration européenne en seront étonnés, car cette question domine en général toute la discussion en Grande-Bretagne--et ce de la fin des années 1950 aux prises de position actuelles pour ou contre l’“euroscepticisme”, expression que l’on ne trouve nulle part dans le recueil, même dans le chapitre écrit par le Britannique Philip Ruttley. En ce sens, de même que les Français parlent souvent de débat “franco-français” pour décrire leurs dissensions politiques, le livre apparaît avant tout comme reflétant le débat “continentalo-continental”, les Nord-Américains ou l’auteur issu du monde arabe venant porter un regard “extérieur”, le plus souvent très historico-philosophique, sur les contraintes et contradictions de “l’idée d’Europe”.
Il est évidemment très facile pour tous ces “extérieurs” de multiplier les propos critiques contre cette “Europe” dont on ne sait même pas définir le lieu géographique. Les limites du monde antique? Le Bassin méditerranéen avec quelques incursions vers le nord? Le monde chrétien du moyen-âge? J. G. A. Pocock montre très bien à cet égard à quel point la géographie de l’Europe est tributaire de son histoire et vice-versa. Citant Perry Anderson,[3] Talal Asad ironise sur ces Lithuaniens qui se prétendent au centre de l’Europe alors qu’ils n’y incluent pas la Russie. Certes--mais à l’inverse il semble ne pas comprendre que l’admission de la Turquie pose problème en dehors des préoccupations religieuses, alors que tous les petits Français (et les autres habitants d’Europe occidentale, on peut le supposer) apprennent à l’école que la Turquie se situe en Asie mineure. Pour une fois, donc, qu’il y a un argument géographique bien réel, il ne s’agit pas non plus de le nier.
Comment alors définir une “Europe” qui n’a même pas d’existence géographique? Cette gageure, c’est celle des “pères de l’Europe”, qui ont voulu créer le mouvement en marchant. Il revient ironiquement à un Britannique[4] de retracer leur démarche, en commençant naturellement--à tout seigneur, tout honneur--par le faux-départ qu’a constitué le célèbrissime discours de Churchill de septembre 1946 à Zurich. Philip Ruttley, qui a écrit vraisemblablement son chapitre vers 1999 ou 2000, distingue cinq phases, dans la construction européenne: 1945-1955; 1955-1965; 1965-1987; 1987 (L’Acte unique); 1992 et 1997 (Maastricht et Amsterdam). Nous avons là un excellent résumé de la “marche vers l’union”, avec un très utile rappel de tous les sigles barbares qui se sont succédé depuis les années 1950, mais quiconque écrirait aujourd’hui y ajouterait nécessairement 2002, avec l’entrée en vigueur apparemment réussie de l’euro et le feu vert enfin donné par l’Irlande à l’élargissement vers “l’Europe des 25”.
Les premiers chapitres du recueil avaient donné l’arrière-plan de cette gageure d’un point de vue très largement interdisciplinaire, l’histoire événementielle et chronologique depuis l’antiquité (chapitres un à cinq) côtoyant les réflexions plus socio-économiques (chapitre six) ou psychologico-philosophiques (chapitres sept à dix). Deux “études de cas” relevant de l’histoire du temps présent, sur l’Allemagne et sur l’Espagne (chapitres treize et quatorze), viennent ensuite précéder une réflexion purement philosophique fondée sur la pensée de Kant. C’est dans ces chapitres que l’on retrouvera les axes dialectiques présentés plus haut, la plupart des auteurs tombant d’accord pour accepter un vieux fonds de culture commune qui a parfois permis de surmonter ces contradictions, notamment celle qui oppose le local et l’universel.[5]
Mais si la géographie était un piètre argument, celui de la culture ne vaut guère mieux, tout au moins dans l’Europe actuelle. Les auteurs précités se montrent d’une érudition qui force le respect et l’admiration quand ils tentent de cerner l’évolution de la réflexion européenne sur l’Europe au cours des deux millénaires passés, mais ils ne parlent pas à “l’Europe des peuples” actuelle: ils s’adressent en fait à leurs pairs, aux intellectuels imprégnés de l’héritage d’un lointain passé, glorieux sur le plan des choses de l’esprit (mais sanguinaire sur les autres, comme ne manque pas de le rappeler Talal Asad). Quelle “culture européenne” peut-on en effet distinguer aujourd’hui? C’est encore Talal Asad qui rappelle sans aucune diplomatie les Européens à la dure réalité quand il parle des “Européens…qui peuplent les États-Unis”.[6] Le corollaire, c’est qu’il serait vain de chercher un ciment “européen” dans la culture populaire des Européens, surtout des jeunes: cette culture n’est pas imprégnée de Hume, de Voltaire ou de Kant, mais des séries télévisées américaines qui véhiculent des valeurs totalement étrangères au patrimoine de la pensée européenne classique. Ce que ne semblent pas voir les autres auteurs du recueil, c’est que les jeunes Européens n’ont plus une culture proprement “européenne”, mais “occidentale”, c’est à dire, en fait, “américaine”. Le paradoxe que le livre ne semble à aucun moment souligner quand il aborde la période d’après 1945, c’est que l’on peut avancer que depuis la fin de la guerre “l’idée d’Europe” a été fondée en fait pour les populations concernées sur “l’idée d’Amérique”, la Reconstruction devant donner accès à la vie facile--réelle ou imaginaire--représentée dans les films d’Hollywood, puis dans les feuilletons télévisés venus d’outre-Atlantique.
Si donc ni la géographie, ni l’histoire, ni la culture ne sont propres à étayer la construction européenne, que reste-t-il? C’est la question fondamentale que posent les “eurosceptiques” britanniques, et à laquelle il est fort malaisé de répondre. Malheureusement, on ne trouvera guère d’arguments pour les convaincre de changer d’opinion dans le recueil, dont le point fort est indéniablement la genèse de “l’idée d’Europe” de l’antiquité au siècle des lumières, mais dont le point faible est tout aussi indéniablement le manque d’éléments de même poids sur “l’idée d’Europe” en l’an 2002 en dehors des chapitres--fort éclairants au demeurant--sur les particularismes allemand et espagnol. C’est là probablement que se trouve le plus grand déséquilibre dans l’ouvrage, et il aurait sans doute mieux valu arrêter les pendules à 1939. La réponse à la question posée plus haut, c’est donc que le pari est en grande partie réussi, mais pas totalement.
Notons pour finir que la tâche ne sera pas facilitée aux étudiants qui voudraient resituer les auteurs cités dans l’histoire de la pensée, car le plus souvent les notes donnent la référence des éditions modernes citées sans indiquer la date de publication originale, ce qui donne (p. 40, entre cent autres exemples): Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations (Paris: 1990).[7]
Il faut malheureusement aussi souligner l’inégale qualité du soin apporté à la relecture des épreuves du livre, vraisemblablement par les auteurs eux-mêmes, surtout en ce qui concerne les références dans les notes de bas de page, qui réclament évidemment une vigilance très soutenue dans un ouvrage où l’on trouve de l’allemand, de l’anglais, de l’espagnol, du français, du grec (en lettres latines), de l’italien et du latin. L’anglais s’en sort à peu près indemne,[8] l’allemand aussi,[9] mais les accents du français sont le plus souvent massacrés,[10] et on laisse couramment des orthographes approximatives reprises telles quelles de l’anglais[11] ou totalement fantaisistes.[12] Cette méconnaissance du français, qui est tolérable dans la presse populaire non francophone, ne l’est pas dans un ouvrage à vocation universitaire, surtout quand on y traite de “l’idée d’Europe”.
NOTES
[1] Pour tenter de contourner la difficulté, nous donnerons les citations en note.
[2] Notamment dans le sous-chapitre intitulé "German Europeanness and the Single Currency: Between the Euro and the Deutsche Mark".
[3] "The Europe to come". London Review of Books, January 25, 1996.
[4] Qui semble être un “Européen” convaincu si l’on en croit le commentaire qu’il fait de la décision de son pays de ne pas se joindre aux Six: "This proved to be a colossal geopolitical mistake" (p. 230). On sait que nombre de ses compatriotes ne partagent pas cette opinion.
[5] Dans les chapitres du livre, écrits en anglais, les auteurs utilisent le plus souvent l’adjectif "cosmopolitan" ("the tension between the local and the cosmopolitan" [Jordan, p. 74], "The Kantian idea of Europe and the world is not as cosmopolitan as Kant intended it to be" [Tully, p. 358]), que l’on ne saurait rendre bien évidemment par "cosmopolite" en français contemporain.
[6] "Europeans--especially those who inhabit the United States" (p. 220).
[7] L’imprimerie de Cambridge University Press fait parfaitement son travail quand les auteurs font le leur, à savoir que cet éditeur anglophone respecte scrupuleusement les lettres ligaturées françaises dans mœurs ou Œuvres lorsqu’on lui en donne les instructions, ce qui est rarement le cas dans l’ouvrage, où ces mots reviennent hélas souvent.
[8] Sauf p. 24 ("that alliegiance") et p. 139, où l’on trouve un trait d’union bizarre: "…in the United States, where today that notion of tough self-underscores a range of ideologies…"
[9] Avec un "de" au lieu de "der" p. 343: Ideen zur Philosophie de Geschichte der Menscheit.
[10] Soit qu’ils manquent ("Geographie", p. 42), soit qu’on en mette là où il n’en faut pas ("Imprimérie", p. 76, p. 83), soit qu’on invente des lettres accentuées qui n’existent pas en français ("appliqúes", p. 49).
[11] "Histoire de Russia" (p. 71); "Presses de Sciences of Po" (p. 190); "le monde orthodox" (p. 213).
[12] "Observatoire français des Conjunctiures économiques" (p. 279).
Antoine Capet
Université de Rouen
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H-France Review Vol. 2 (November 2002), No. 108
ISSN 1553-9172