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H-France Review

H-France Review Vol. 2 (May 2002), No. 38

Bruno Ciotti, Du volontaire au conscrit, les levées d'hommes dans le Puy-de- Dôme pendant la Révolution française. Clermont-Ferrand: Presses universitaires Blaise Pascal, 2001. 2 vol. 781 pp. Tables, maps, bibliography and index. 32.01 Euros. ISBN 284516-153-0.

Review by Annie Crépin, Université d'Artois.


L'ouvrage de Bruno Ciotti, tiré d'une thèse de doctorat de 1997, est un des beaux fruits d'une histoire militaire renouvelée pour l'époque moderne par André Corvisier et pour celle de la Révolution par Jean-Paul Bertaud sous l'égide desquels se place l'auteur. C'est une histoire sociale et culturelle que l'historien a entrepris d'écrire à travers celle des levées d'hommes de la Révolution et de la conscription directoriale dans le département du Puy-de-Dôme.

Il définit sa méthode dont il faut saluer la rigueur exemplaire dans un chapitre liminaire qui est ainsi une superbe leçon historiographique. Etudiant les recrues avant qu'elles n'intègrent les unités combattantes, il a été amené à une approche des sources différente de celle de J.-P. Bertaud voire à l'invention de nouvelles; on songe à l'utilisation de registres de contrôles que possèdent les archives du Puy-de-Dôme. Un fichier de plus de 22 000 hommes a été constitué, c'est dire l'ampleur de ce travail qui ne cède pourtant jamais à la gratuité de l'histoire quantitative. Au contraire, B. Ciotti montre que celle-ci permet de fonder ensuite une histoire sociale, culturelle et des mentalités et de se livrer à une histoire comparative qui, à la fois dresse le tableau des disparités locales et régionales à l'intérieur du département et inscrit le Puy-de-Dôme dans une histoire nationale.

Dans la première partie de son ouvrage, l'auteur s'attache aux levées des commencements de la Révolution fondées sur le volontariat et à la levée des 300 000 hommes de février 1793 qui semble un retour aux pratiques de l'Ancien Régime plus que la préfiguration du service obligatoire. Le premier chapitre intitulé "le temps des volontaires" est pour l'historien l'occasion de démontrer la pertinence de sa méthode de dénombrement. C'est aussi l'occasion de constater la diversité des réponses aux appels d'hommes dès 1791: contrastes entre plaines et ensembles montagneux et entre ceux-ci eux-mêmes, césure radicale entre les villes et les campagnes. Dans l'ensemble, le département répond assez favorablement. Le recrutement s'est déroulé en cinq mois mais des problèmes matériels ont fait obstacle au départ plus rapide du premier bataillon, toutefois il y aurait eu suffisamment de volontaires pour former un second bataillon.

1792 accélère le rythme des levées. L'été 92 marque l'apogée du volontariat en même temps que s'approfondit la rupture entre une partie de la population du département avec la Révolution. Mais à la fin de l'été, les pratiques qui entourent le recrutement du troisième bataillon n'autorisent plus à parler de "pur" volontariat: fixation d'un contingent par districts et par communes bien qu'aucune sanction ne soit prévue s'il n'est pas complété, désignation forcée et achat d'hommes.

Ainsi, la levée des 300 000 hommes qui est l'objet du chapitre suivant n'exige plus qu'un volontariat de façade sans pour autant instaurer le service personnel. Dans une perspective historiographique novatrice, B. Ciotti remarque que l'égalité entre les citoyens n'étant pas le but de cet appel, il renoue avec certaines pratiques du recrutement de la milice. Histoire à court terme et histoire à moyen terme sont ainsi confrontées. Tout aussi novatrices sont ses considérations à propos du bilan de la levée, d'une part parce que son succès dans le Puy-de-Dôme (qui founit 95% des hommes demandés) est un argument supplémentaire à l'appui de la thèse qui dément l'idée reçue d'un échec total, d'autre part parce que, fidèle à sa rigueur méthodologique, l'auteur ouvre des pistes de recherches pour un bilan national dont il montre que jusqu'à ce jour, il n'a jamais été établi de façon définitive.

La seconde partie "Le temps du service militaire personnel et obligatoire" s'ouvre sur "Le temps de requis", l'historien ayant affirmé précédemment pour justifier la césure qu'il opère que, si la levée des 300 000 hommes rappelle la milice, la levée en masse (23 août 1793) annonce la conscription et qu'il faut donc traiter celle-ci dans la continuité de celle-là. Elle ne fait seulement que l'annonceret B. Ciotti, analysant avec finesse ses modalités, remarque qu'elle n'est que l'émergence du service personnel et obligatoire et non son instauration. Emergence qui ne fait pas l'unanimité. Même si le refus déclaré est faible, puisque l'insoumission représente 12% de l'effectif théorique et 17% de l'effectif réel, les réticences se lisent dans la disparité des résultats des districts et des communes et surtout dans le hiatus entre l'effectif parti, qui déjà ne représente plus que 60% de l'effectif théorique et celui qui est incorporé.

Après une longue pause dans les appels d'hommes est votée la loi Jourdan-Delbrel à la fin de 1798. Dans le Puy-de-Dôme, les débuts de la conscription sont difficiles comme le prouvent les résultats très médiocres qu'obtient chacune des trois levées directoriales. Bilan de misère pour la levée de vendémiaire, pour laquelle le Puy-de-Dôme donne seulement 18% des hommes qui lui étaient demandés. La levée de germinal est pire qui fournit un peu moins de 15% de l'effectif exigé. L'échec de la levée de messidor est tout aussi patent, aggravé par les modalités particulières de ce dernier recrutement. Les 5,8% qui rejoignent définitivement les drapeaux ne correspondent pas--tant s'en faut--au nombre d'hommes incorporés au sein d'un bataillon auxiliaire formé au chef-lieu du département. Le délai dû à des problèmes matériels et financiers entre la formation du bataillon et son départ fut propice à la désertion.

La troisième partie "Le refus du recrutement" est une étude qualitative du refus des enrôlements. Les motivations de ceux qui partirent malgré tout sont, cependant, un peu laissées dans l'ombre par rapport aux attitudes de ceux qui résistèrent même si ce rejet est un phénomène majeur. Il atteint son paroxysme lors de la période directoriale mais, dès mars 93, le département n'est pas épargné par les troubles dont l'auteur établit une typologie en fonction de leur degré de gravité qui coïncide avec le niveau décroissant de participation aux précédents enrôlements volontaires: troubles sporadiques en ville et en plaine, émeute à la Tour Saint Pardoux, dans les montagnes de l'Ouest, brisée par une répression sanglante (cinq morts) mais qui s'achève par la désignation du contingent dans le calme, enfin deux ramifications de la révolte qui secoue le nord du Livradois-Forez, un "attroupement" plus impressionnant que réellement dangereux dans la région de Cunlhat et un mouvement plus virulent mais sans conséquences sanglantes dont l'épicentre est Vollors-Ville.

Ciotti applique à ces mouvements populaires la grille d'analyse désormais classique qui ne saurait se satisfaire--sans la rejeter totalement--de l'hypothèse d'un complot contre-révolutionnaire. Il suffit d'un terrain miné dont l'auteur montre les composantes spécifiques au département, notamment les perturbations engendrées par la Révolution au sein des communautés familiales. Le mécontentement latent dès l'été 92 est alors exploité par les prêtres réfractaires plus que par les nobles. Cependant même le mouvement de Vollore-Ville, le plus proche d'une petite Vendée, ne débouche pas sur insurrection, faute d'une participation importante de la population, faute de chefs et faute de moyens matériels et d'armes. Les autorités qui ne sousestiment ni ne surestiment les troubles en imposent aux séditieux par le recours à la garde nationale urbaine et par une répression mesurée. La population abandonne alors la révolte armée inefficace et trouve des biais comme l'insoumission et la désertion analysées dans le chapitre suivant.

L'étude de l'insoumission est à la fois spatiale et temporelle: phénomène massif pendant les levées conscriptionnelles au point qu'elle devient le fléau qui «décime»les armées alors que celles de la Révolution l'étaient par la désertion, elle ne fait qu'accentuer dans le cas du Puy-de-Dôme, des traits repérables dès la levée en masse. Elle est combattue par les autorités tour-à-tour par la coercition et la persuasion avec fort peu de succès dans les deux cas. Cet échec patent et l'impunité qui en résultent ne sont pas peu dans la progression du refus pendant toute la période.

Comme cela a déjà été constaté dans d'autres départements, ce rejet n'a pas initialement un sens contre-révolutionnaire. Pour finir, l'auteur s'attache aux effets différentiels du poids des levées. Il est modeste par rapport à celui qui pèse sur d'autres départements mais la population compare avec ce qu'elle a donné à la fin de l'Ancien Régime. Surtout la ponction est profondément inégalitaire suivant les classes d'âge, les ménages et les familles et enfin les groupes sociaux.

Cette étude ample et rigoureuse, écrite avec clarté et sobriété, témoignage de ce que de nouvelles approches peuvent apporter à une histoire classique qui n'entend pas délaisser ses objets propres, est étayée par trente-trois tableaux statistiques, seize cartes, deux index.


Annie Crépin
Université d'Artois
anniecrepin@aol.com


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H-France Review Vol. 2 (May 2002), No. 38

ISSN 1553-9172


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