H-France Review Vol. 2 (November 2002), No. 109
Martin Heinzelmann, Gregory of Tours. History and Society in the Sixth Century. Translated by Christopher Carroll. Cambridge: Cambridge University Press, 2001. xii + 235 pp. Figures, table, and bibliography. £40.00 G.B. (cl). ISBN 0-521-63174-2.
Review by Alain Stoclet, Université Lyon 2--Lumière.
Tout est dans le titre.[1] Depuis quelque temps déjà, les spécialistes savent que celui d’Historia Francorum, sous lequel nous connaissons aujourd’hui l’œuvre majeure de Grégoire de Tours, n’est pas de lui mais d’un réviseur carolingien. Formule géniale, mesurée à l’aune de sa durée, mais ô combien néfaste quant à ses conséquences sur la réception du texte. Jamais, si l’on suit Heinzelmann, tant de mots n’auront été, par la faute de si peu, détournés de leur sens premier. Le panneau indique une direction, mais c’est une autre qu’il faut emprunter, aux antipodes. Faute de quoi, comme l’ont fait des générations de lecteurs, on butte sur une masse apparemment informe et de cette rencontre pour le moins déconcertante on conclut, hâtivement toujours, à la rudesse de l’auteur et, partant, à celle de son époque.
Des limbes, où tant de siècles l’avaient relégué, on tira donc naguère le titre authentique: Decem Libri Historiarum. Ce fut certes un progrès, mais d’une portée frisant l’anecdote tant que l’on ne s’inquiéta point de découvrir quelle acception exacte Grégoire de Tours donnait au vocable sybillin qui en forme le noyau. C’est à cette tâche que s’attèle Heinzelmann.
L’Historia selon Grégoire commence avec la Création, la Passion du Christ en marque le milieu et le Jugement Dernier la fin. Elle est christocentrique et représente l’aspect immanent du plan divin (pp. 105, 108, 121, 122, 153, 160). Cette philosophie, Grégoire l’emprunte à Orose. Mais ce qui frappe surtout chez lui, c’est la place accordée aux «faits» contemporains (p. 108), rapportés non à la manière des grands prédécesseurs païens, pour porter aux nues l’un de leurs semblablesfinalité qu’avaient dénoncée Sulpice Sévère et Sidoine Apollinairemais dans une optique de propédeutique sociale: inciter le lecteur par des exemples tantôt négatifs (le mauvais roi Chilpéric), tantôt positifs (le bon roi Gontran), à se comporter en vrai chrétien. Aussi Grégoire émaille-t-il sa prose d’antithèses innombrables (pp. 102, 148, 150). Bien plus, la charpente qui structure l’ensemble est elle aussi fondée sur ce "mode chrétien de pensée analogique" (p. 150). Apprise à l’école de l’exégèse biblique, la typologie, qui cherche dans l’Ancien Testament la préfiguration des événements du Nouveau, est déployée avec la même application, au service du même propos (pp. 148 et ss.).
La réflexion de Grégoire telle qu’elle s’exprime au travers du DLH est inséparable de son action en tant qu’évêque. Les réformes qu’il prône ont aussi la faveur du roi Gontran. Il s’agit d’accroître la participation des prélats aux affaires civiles tant dans leurs diocèses que dans le royaume (pp. 181-91); de les associer plus étroitement aux rois de manière à donner au gouvernement des choses humaines une orientation plus conforme à la perspective des fins ultimes; de moraliser la société en la cléricalisant et en luttant contre la cupiditas, «source de tous les maux» (p. 43, n. 9., et pp. 178-181).
"Pour Grégoire, la description pure et simple, positiviste, d’un événement historique était clairement subordonnée au message qu’il entendait transmettre" (p. 87). "La chronologie et la suite réelle des événements historiques n’ont qu’une importance secondaire" (p. 139). On ne saurait mieux signifier l’obsolescence de l’approche classique, irréfléchie, de ce texte complexe. Ses meilleures idées, Heinzelmann les doit à Kathleen Mitchell et Felix Thürlemann (voir leurs noms à l’index), une dette qu’il reconnaît avec beaucoup de grâce et de générosité. Mais il les applique à une autre échelle, globale, et c’est par là, principalement, qu’il innove (par ex., p. 148). En revanche, Walter Goffart ne l’a guère convaincu (pp. 84, 91, 92, 109 n. 36, 149 n. 104, etc.), précisément parce que dans son Narrators of Barbarian History il n’a vu en Grégoire qu’un médiocre tâcheron, non un architecte inspiré ("Goffart sees Gregory’s historiographical work principally as having no objectives, highpoints or developments, but simply as a record of the more or less regular ups and downs of historical events"; p. 84).
L’hypothèse d’Heinzelmann dessine un tournant décisif dans la critique des Historiae. Elle en dompte l’étrangeté . . . mais il s’en faut qu’elle triomphe de toutes ses difficultés. Personnellement, je l’ai trouvée, dans sa version allemande (dont l’anglaise ne diffère que par une bibliographie critique de quatre pages, celle des travaux de l’auteur parus dans l’intérim, soit de 1994 à 2000), d’un grand secours pour mes propres recherches sur "Paris, la peste et le pouvoir aux premiers temps du Moyen Age".[2] Dans ce cas précis, l’éclairage scripturaire (jusqu’alors inédit, mais largement inspiré des exemples comparables alignés par Heinzelmann) s’avéra probant. Au contraire, lorsque Grégoire dit de Clovis qu’il "marchait d’un cœur droit et faisait ce qui plaisait aux yeux de Dieu" (2.40), on a beau savoir que Josaphat, roi de Juda, est pareillement encensé en II Paral. 20.32 et que sa victoire sur l’hérétique Alaric vaut au roi franc d’être figurativement élevé par l’évêque de Tours au rang des saints,[3] on ne comprend pas pour autant que la louange citée intervienne en conclusion de l’épisode dans lequel le même Clovis fait main basse sur le royaume de Cologne, après avoir ourdi l’assassinat des rois, ses parentes, Sigebert, le père, et Chlodéric, le fils, son allié à Vouillé (2.37)! L’étonnement de Robert Latouche conserve ici toute sa pertinence: "Ce jugement paraîtra un peu surprenant".[4]
Je termine par quelques remarques ponctuelles:
--À propos du découpage de l’œuvre en livres et en chapitres et des proportions observées entre ces différentes parties (évoqués, notamment, p. 76), je me demande s’il y aurait quelqu’intérêt à revoir le problème à la lumière de l’étude consacrée aux conventions antiques en la matière par Timothy D. Barnes, Ammianus Marcellinus and the Representation of Historical Reality.[5]
--La perspective eschatologique de Grégoire est-elle liée à une croyance en la fin prochaine du monde? Heinzelmann pose la question (p. 79) sans vraiment se prononcer. Il est probable que les dévastations causées par les récurrences de la peste dite justinienne et par d’autres fléaux, associés ou non à celui-là, donnaient une certaine urgence à ses prises de position. Il avait, en tout cas, une vive conscience du danger, puisqu’il lui était arrivé de le fuir, abandonnant ses ouailles. Sur la peste justinienne, voir désormais les actes du colloque de l’American Academy in Rome (décembre 2001), à paraître prochainement.
--La traduction n’est pas des plus inspirées, elle peine à s’affranchir du texte allemand. On y relève en outre quelques erreurs manifestes: p. 70, vers le milieu, "glandular plague" pour "bubonic plague"; p. 83, n. 90, "the cathedral church at Paris bought from Syria" pour "by a Syrian"; pp. 94-101, les instructions ou les admonestations de Grégoire relatives à la transmission fidèle de son texte deviennent, par un fâcheux contresens, un "serment", "oath" (corriger: "admonishment").
--Un index des matières, renvoyant, entre autres, aux nombreux termes latins faisant l’objet d’un commentaire, eût été le bienvenu.
Ces quelques vétilles n’enlèvent rien, on l’aura compris, au mérite de cet ouvrage, qui est grand!
NOTES
[1] Dont, soit dit en passant, il est longuement question aux pp. 2, 104-107 et 193, mais qui, curieusement, n’a pas trouvé place à l’Index des références aux œuvres de Grégoire, pp. 223-229.
[2] "Entre Esculape et Marie: Paris etc.", Revue Historique 301 (1998): 691-746, spécialement pp. 723-727.
[3] Martin Heinzelmann, "Clovis dans le discours hagiographique du vie au ixe siècle", dans Olivier Guyotjeannin, éd. Clovis chez les historiens = Bibl. de l’École des Chartes 154 (1996): 87-111, ici pp. 90-92, spécialement p. 92 et n. 22.
[4] 1:134, n. 91 de sa traduction française du DLH.
[5] Timothy D. Barnes, Ammianus Marcellinus and the Representation of Historical Reality (Ithaca et Londres: Cornell University Press, 1998), ch. 3, pp. 20-31 ("Symmetry and Structure").
Alain J. Stoclet
Université Lyon 2 - Lumière
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ISSN 1553-9172