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H-France Review

H-France Review Vol. 3 (October 2003), No. 112

Alan Forrest, Napoleon’s Men: The Soldiers of the Revolution and Empire. London and New York: Hambledon and London, 2002. xix + 248 pp. Illustrations, notes, bibliography and index. $29.95 U.S. (cl). ISBN 1-85285-269-0.

Compte-rendu par Annie Crépin, Université d’Artois.


Depuis vingt-cinq ans environ, l’histoire-bataille est devenue l’histoire de celui qui participe à la bataille, la narration du combat est devenue histoire sociale, culturelle et même anthropologique du combattant. Les guerres de masse, guerre de Sécession pour les historiens anglo-saxons, et celles du XXe siècle ont été le terrain privilégié de ce nouveau type d’investigations. L’auteur montre que les guerres de la Révolution et de l’Empire peuvent être aussi l’objet de cette recherche. Certes, ce que perçurent et vécurent les soldats des guerres antérieures a des chances de présenter de fortes ressemblances avec ce que perçurent et vécurent les volontaires, les grognards et les poilus. Mais les guerres de la Révolution et de l’Empire touchèrent un nombre d’hommes jamais atteint jusque là, moins analphabètes, et, qui plus est, politisés à un degré également inconnu antérieurement. C’est à partir d’un corpus de lettres de soldats bien davantage qu’à partir des mémoires écrits rétrospectivement qu’A. Forrest entreprend une histoire des mentalités et des sensibilités. Il a voulu aussi écrire une histoire collective, non plus celle des élites et des hommes politiques, mais celle des gens «d’en bas».

L’ouvrage est divisé en huit chapitres et dans le premier, «Les armées de la Révolution et de l’Empire», l’auteur plante le décor. On lui sait gré d’avoir établi une continuité entre l’armée de l’an II et celle de Napoléon trop souvent étudiées séparément pour des raisons méthodologiques, ce qui revient à gommer leurs points communs. On lui sait gré aussi d’avoir évité la légende noire dans sa réfutation de la légende dorée quand il rappelle les péripéties de la formation de ces armées et leurs caractères. Mais le propos de l’historien ne concerne pas tant ces armées que les soldats qui les constituèrent. Or, ces armées nouvelles furent de fait «une nation en armes» et bientôt «un continent en armes». Cela situe à une échelle encore jamais atteinte les écrits des combattants auxquels est consacré le second chapitre.

C’est dans celui-ci que se trouvent quelques-unes des pages les plus fortes du livre, d’abord parce que l’auteur passe au crible la valeur de ces témoignages et leur degré de fiabilité. On aurait même souhaité les voir figurer en tête de l’ouvrage. Les plus véridiques sont les lettres écrites sur le moment alors que les mémoires--comme il a été dit plus haut--sont le fruit d’une reconstruction de son histoire par le scripteur. Ces lettres n’étaient pas destinées à être publiées et, quand elles le furent, ce fut sous l’égide des descendants de leurs auteurs. Elles ne sont pas l’œuvre d’une minorité, encore moins d’une élite. Le corpus atteint une dizaine de milliers de lettres rassemblées ultérieurement dans les archives municipales ou départementales dont certaines sont particulièrement riches mais il en exista certainement des millions. Leur valeur tient à ce que leurs auteurs furent des hommes ordinaires qui ne se sentaient pas soumis à la censure, bien qu’elle ait existé, mais qui s’autocensuraient car il est des expériences indicibles qu’en outre on ne peut partager qu’avec des camarades qui les ont vécues mais non avec des civils. Elles ont été écrites parfois sous la dictée d’un analphabète par un camarade ou un sous-officier de même qu’elles furent lues quelquefois à la famille illettrée par le prêtre ou le forgeron du village. Leur sincérité, dans ce cas, est moindre et leur formulation plus conventionnelle. La soif de communiquer fut si grande que des soldats se mirent à apprendre à lire et à écrire. Ce que les maîtres d’école du XVIIIe n’avaient pu faire, l’armée le réussit.

De toutes façons, ces lettres donnent au chercheur un point de vue irremplaçable sur la guerre telle qu’on la vit dans sa chair et non à travers un discours qui fait l’objet du troisième chapitre «Les représentations officielles de la guerre» et qui aurait dû être plus judicieusement consécutif au premier chapitre car, précisément, l’analyse de ces lettres permet de mesurer l’écart entre la réalité et le discours. Ce terme est à prendre au sens large car les représentations officielles s’élaborent aussi bien à partir de l’image et de la chanson. Elles ne sont pas uniquement celles de la guerre mais celles du soldat dont l’image, comme le note avec pertinence A. Forrest, est réhabilitée par rapport à celle de la période précédente alors que, comme il le fait remarquer tout aussi judicieusement, la représentation populaire, souvent en retard par rapport à celle que l’élite élabore, demeure négative. Cette réhabilitation est encore confortée par la politique sociale des Montagnards. Elle est surtout possible parce que la citoyenneté est au cœur de l’image du soldat de la Révolution au point que se forge un mythe appelé à durer jusqu’à la IIIe République; même si se produit sous le Consulat et l’Empire un infléchissement, l’honneur et la recherche de gloire personnelle remplaçant la vertu. Ce discours devient propagande et Napoléon Bonaparte est orfèvre en la matière. Dans quelle mesure, s’interroge l’historien avec beaucoup de nuances, les soldats furent-ils dupes de cette propagande? Voulurent-ils se conformer à l’image honorable qui était donnée d’eux et de la vie militaire? Dans une certaine mesure en fait, répond-il, mais dans une certaine mesure seulement, car la victoire, plus que la gloire attachée à elle, signifiait la paix et le retour au foyer.

Eux-mêmes n’étaient pas des récepteurs passifs de cette propagande et, aux commencements de la Révolution, l’idéologie, «La voix du patriotisme» selon le titre du quatrième chapitre, fut une part de leurs motivations. Certes, dans ces lettres terre-à-terre, les opinions politiques apparaissent peu. A. Forrest écarte en effet pour son propos les lettres destinées à une lecture publique et adressées pour ce faire aux conseils municipaux et aux sociétés populaires; de même, les lettres publiées dans la presse militaire n’en font pas un lieu de débat, pour intéressante qu’elle ait été. Certes, on observe aussi que les opinions antérieures--plus diverses qu’on ne le croit--se fondent ou disparaissent au profit de l’esprit de corps. Enfin, au fur et à mesure que la guerre dure, la motivation idéologique fait place au professionnalisme et, nulle part mieux que dans les lettres de conscrits initialement récalcitrants, on ne voit l’émergence de ce professionnalisme. Pourtant l’image que les Jacobins et Napoléon avaient et donnèrent du soldat, celle d’un homme convaincu du bien fondé de la cause pour laquelle il combat, n’est point fausse, le patriotisme de beaucoup d’entre eux est réel mais l’expérience du combat, plus que tout autre, montre la différence qui existe entre l’opinion et le comportement. Dès le chapitre consacré aux écrits des soldats, l’auteur se demandait si le fait d’être soldat citoyen changeait vraiment la manière de combattre et surtout ce qu’on ressent en combattant.

Il est, en effet, des niveaux de perception chez l’être humain que l’idéologie ne peut atteindre et les trois chapitres suivants,«De Valmy à Moscou», «La vie quotidienne aux armées» et «L’attrait de la famille et de la ferme» dépeignent la réalité toute crue à laquelle ces hommes furent confrontés. Ils sont le cœur de l’ouvrage, là où l’auteur donne la parole aux soldats. «Nous ne vivons pas, nous luttons pour rester en vie» (p. 152) dit l’un d’entre eux et cela pourrait résumer la synthèse que donne A. Forrest du contenu de ces lettres. Il s’appuie sur la distinction opérée par J. Lynn entre trois moments-clés qui forment la «motivation» du soldat.[1] Celui, initial, où il décide de s’enrôler ou d’accepter le sort et où sa décision dépend essentiellement de son environnement familial et villageois, le temps de la vie quotidienne entre les combats où l’attitude de l’individu est calquée sur celle du petit groupe dont il fait partie, car le sentiment d’appartenance devient primordial, enfin le temps de la bataille où l’instinct de survie est souverain car, s’il n’y avait pas eu cette volonté de survivre chez les soldats, il y aurait eu beaucoup plus de nostalgies, ce que nous appelons aujourd’hui des dépressions, dont bien des signes transparaissent dans leur correspondance. La première expérience de la bataille est aussi la première expérience de la mort omniprésente dans les lettres et à propos de laquelle l’auteur a des pages très fortes. On aurait aimé qu’elles soient reliées immédiatement aux pages également très fortes des chapitres précédents sur le plaisir de tuer que les scripteurs avouent avec beaucoup plus d’ingénuité que leurs successeurs des guerres contemporaines.

Dans de telles conditions, la satisfaction des besoins élémentaires--manger, boire, dormir suffisamment--prend le pas sur tous les autres et aussi la camaraderie qui explique, en concomitance avec la montée du professionnalisme, la coupure entre l’armée et la société. Il est des expériences qu’on a envie de continuer à évoquer avec ses camarades après la guerre d’où le besoin qu’eurent les vétérans de s’associer; on ne suit pas sur ce point A. Forrest car cette volonté resta velléité ou n’aboutit qu’à des groupements informels après les guerres de la Révolution et de l’Empire. En second lieu, apparaissent les contacts de toute nature entretenus avec les civils. Sur la sexualité, les combattants se montrent fort pudiques dans une correspondance adressée à leurs familles, quant à l’homosexualité, ils sont mutiques. L’ouverture--contrainte et forcée--à d’autres cultures, la découverte de nouveaux paysages ne font pas nécessairement tomber leurs préjugés; très peu ont en tout cas le regard détaché ou distancié du touriste et, parfois, leur nostalgie de la famille, du foyer et de la communauté villageoise en est renforcée car ces hommes, en grande partie d’origine rurale, restent au fond de leur cœur des ruraux d’autant qu’ils ne prétendent pas adopter l’état militaire même s’il occupe une grande partie de leur jeunesse. Ils ne se firent jamais totalement à leur nouvelle vie ni aux souffrances et privations qu’elle leur infligait. Il est significatif que, de même qu’ils ne jugent pas les déserteurs alors qu’ils sont fort sévères envers les remplacés à prix d’argent et ceux qui se dérobent au devoir militaire grâce à l’influence de leurs parents, de même, ils dissuadent leurs frères et amis de venir les rejoindre même si la censure, pour une fois efficace, a filtré des conseils de ce genre encore plus nombreux.

On regrette ici l’absence d’un chapitre qui aurait été consacré à une confrontation entre ces lettre écrites «à chaud» et la transmission--certes orale mais qui laissa les conséquences que l’on sait--de la légende napoléonienne dont les survivants de la Grande Armée furent les vecteurs privilégiés. Mais le lecteur est comblé par le dernier chapitre «D’une guerre à l’autre» dans lequel l’historien, synthétisant ses rapprochements précédents, compare ce qui transparaît des lettres des poilus avec ce qui surgit des lettres des soldats de la Révolution et des grognards. Ce qui est clairement exprimé ici, c’est qu’une même résignation les fait tenir; résignation qui est un réflexe de survie et les fait accomplir leur tâche qui est de combattre, résignation dans laquelle entre en partie--mais en partie seulement--un sincère patriotisme (beaucoup plus fort chez les soldats de la guerre de 1914 ancré dès l’école) mais qui n’a rien à voir avec l’image d’Epinal que les officiels avaient de ce patriotisme. Quand on a ressenti dans tout son être l’expression «mourir pour la patrie», on n’en est pas moins patriote mais un patriotisme abstrait n’a plus de sens. Telle est la conclusion de ce beau livre qui apporte aussi sa contribution à une histoire du patriotisme et de la formation du sentiment national.


NOTES

[1] John Lynn, The Bayonets of the Republic: Motivation and Tactics in the Army of Revolutionary France, 1791-94 (Urbana: University of Illinois Press, 1984).


Annie Crépin
Université d’Artois
Anniecrepin@aol.com


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H-France Review Vol. 3 (October 2003), No. 112

ISSN 1553-9172


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