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H-France Review

H-France Review Vol. 3 (March 2003), No. 24

Dominique Veillon, Fashion under the Occupation. Trans. Miriam Kochan. Oxford and New York : Berg, 2002. xi + 205 pp. Illustrations, bibliography, notes and index. $70.00 U.S. (hb). ISBN 1-85973-543-6; $23.00 (pb). ISBN 1-85973-548-7 .

Compte-rendu par Jean-Pierre Le Crom, Centre national de la recherche scientifique.


Ce livre est la traduction de La mode sous l’occupation, publié aux éditions Payot en 2001, version elle-même revue et augmentée de l’ouvrage paru sous le même titre en 1990. Son auteur, Dominique Veillon, est une spécialiste bien connue des années noires. Elle a écrit des ouvrages sur la Résistance, notamment sur le mouvement Franc-Tireur, sur la collaboration, ainsi qu’un très précieux Vivre et survivre en France (1939-1947).

Le sujet peut paraître frivole, appliqué à une période de malheurs en tous genres. L’auteur en est consciente qui, d’emblée, pose la question: “Dans quelle mesure [la mode] peut-elle offrir un champ d’étude à l’historien?” Elle y répond en faisant valoir que “la mode constitue un observatoire de l’environnement politique, économique et culturel d’une époque” (p. vii). Alors, que nous apprend cet observatoire?

On retiendra du premier chapitre, consacré à la drôle de guerre, ce que la mode doit à l’esprit--guerrier--du temps. On voit apparaître les chemisiers kaki et les mèches en casque. Les vêtements chauds et les vêtements de ski se répandent chez les citadins qui se mettent à l’abri dans les caves. Les femmes en uniforme se multiplient dans les rues de Paris. Le tailleur strict remplace la robe trop voyante.

Dans les collections, les noms des vêtements changent. La robe Un soir près de toi s’appelle désormais Permission, les pyjamas sont baptisés Alerte ou Au Coin du feu, un tailleur Service secret. De nouveaux coloris sont mis sur le marché : du “bleu royal Air Force” au “gris avion” ou au “beige terre de France.”

Les chapitres 2 à 5 montrent l’adaptation des usages vestimentaires aux circonstances nées de la guerre et de l’occupation. L’usage de la voiture se raréfiant, apparaissent les robes courtes rallongeables selon les circonstances et les gants Métro qui intègrent une poche permettant d’y glisser son ticket. La jupe-culotte s’impose devant l’utilisation croissante du vélo. Avoir chaud devient une obsession. Pour faire face à l’épreuve des files d’attente, on propose d’intercaler une semelle de liège dans la semelle en place ou de mettre dans ses bas ou ses chaussettes de la farine de moutarde, ce que font les Russes--qui s’y connaissent.

Dans les défilés de mode, les noms des vêtements s’adaptent à nouveau. Un veston court s’appelle Chauffage central et la collection de Jeanne Lanvin présentée en décembre 1942 s’inspire de la journée d’une Parisienne, depuis le manteau Je fais la queue jusqu’aux tenues d’intérieur Je me réchauffe, Je remplace le chauffage central, etc.

La difficulté centrale est de faire face aux conséquences de la pénurie née de la ligne de démarcation, du manque de main d’œuvre, des réquisitions allemandes et du marché noir. En vertu des conventions d’armistice, les Allemands ont le droit d’exiger la livraison de matières premières. Selon un accord du 4 novembre 1940, révisé en 1941, la France doit livrer 6 millions de paires de chaussures au Reich en 1941 alors qu’elle n’en produit que 8 à 10 millions (contre 60 millions avant 1939). Les bons d’achat sont alors institués. En mai 1941, un règlement, qui annule les précédents, prévoit “un ressemelage par an et une paire de chaussures neuves tous les quatre ans au mieux” (p. 46).

Les cartes de vêtements, les bons de laine réservés aux enfants de moins de trois ans et aux femmes enceintes, sont institués pendant l’été 1941. Dans les Hautes-Pyrénées, “il est attribué, pour 100 habitants, 1/2 point textile par mois. Or, pour l’achat d’un manteau, 145 points sont nécessaires” (pp. 59-60). Dans ces conditions, la débrouillardise est de rigueur. Les robes faites de tissus différents se répandent et les journaux “féminins,”dont l’audience est croissante, rivalisent d’imagination pour aider les lectrices à trouver des solutions à leurs problèmes vestimentaires.

L’heure est également aux ersatz, aux produits de remplacement. La pénurie de textiles traditionnels génère de nombreuses expérimentations sur des fibres nouvelles, le genêt, la canne de Provence, les aiguilles de pin, les fanes de haricots ou encore la fougère ou la guimauve et même les cheveux. Mais les plus grands espoirs portent sur la fibranne et la rayonne, produite par France-Rayonne, une entreprise qui fonctionne en partie avec des capitaux et des techniciens allemands. Ces fibres artificielles s’imposeront ensuite progressivement à côté de la laine, du coton ou du cuir dans les traditions vestimentaires françaises.

Les trois derniers chapitres portent davantage sur les aspects politiques et idéologiques de la mode, sur le rapport du secteur économique de la haute couture aux Allemands et sur l’influence de l’idéologie misogyne de Vichy.

En 1940, les Allemands souhaitent intégrer la haute couture parisienne dans un organisme allemand et déplacer les créatrices à Berlin ou à Vienne. Ce projet n’aboutira pas et certaines maisons seront autorisées à fonctionner. Grâce à une dérogation au système des bons d’achat et à la création d’un “carte couture création,” environ 20 000 privilégiées, riches Parisiennes habituées des défilés, et nouvelles parvenues (les “BOF”: beurre-œufs-fromage, initiales des produits dont elles tirent leur nouvelle fortune) constitueront la clientèle de cette haute couture qui pourra maintenir le travail de 97% de la main d’œuvre, soit 12 000 ouvrières.

S’agissant de Vichy, Dominique Veillon rappelle à juste titre combien l’idéologie du régime, stigmatisant le relâchement des mœurs et prônant le retour des femmes à la maison, était incompatible avec la mode. En réalité pourtant, Vichy ne cherchera pas à couler l’industrie du luxe et la tendance marquée à plus de simplicité dans l’habillement féminin devra beaucoup plus à la pénurie qu’aux considérations moralistes qui s’étalent dans les journaux féminins.

Sur cet ouvrage riche et de lecture agréable, on émettra cependant quelques critiques d’importance inégale. La première porte sur l’absence quasi générale de développements consacrés aux questions sociales. La haute couture, ce ne sont pas seulement des créateurs et des mondaines, ce sont aussi des ouvriers et des ouvrières, et plus généralement des salariés, dont l’ouvrage ne nous apprend rien. Pourquoi l’auteur n’a-telle pas repris dans cet ouvrage l’intéressante communication consacrée aux ouvrières parisiennes de la couture qu’elle avait faite lors d’un colloque de 1992?[1]

Sur le même registre, on peut s’étonner que n’aient pas été utilisées les archives dites de la Charte du travail conservées dans la série F22 des Archives nationales, et notamment les documents des familles professionnelles de la fabrication des tissus, de l’habillement et du travail des étoffes, des pelleteries et fourrures et des cuirs et peaux qui auraient très utilement complétés ceux des comités d’organisation.

La seconde critique a trait à la nature même de l’ouvrage qui hésite entre une histoire sociale--notion entendue ici dans son sens le plus général--du vêtement pendant l’Occupation et une histoire politique de la haute couture. Quel est le lien entre cette dernière et le vêtement de masse? Et, au bout du compte, qu’est-ce que la mode? À ne pas vraiment définir son sujet et à varier les angles d’approche, l’auteur s’exposait au risque d’hétérogénéité. De fait, l’écueil n’est pas évité.

Au total, malgré ces réserves, cet ouvrage plaisant consacré à un sujet neuf vient enrichir de manière substantielle les savoirs constitués sur l’économie pendant la guerre, domaine de recherche en plein développement.


NOTES

[1] Dominique Veillon, "Les ouvrières parisiennes de la couture", in D. Peschanski et J. L. Robert, Les ouvriers en France pendant la Seconde Guerre mondiale (actes du colloque), Paris: CRHMSS et IHTP, 1992, pp. 169-178.


Jean-Pierre Le Crom
Centre national de la recherche scientifique
jean-pierre.le-crom@humana.univ-nantes.fr


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H-France Review Vol. 3 (March 2003), No. 24

ISSN 1553-9172


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