H-France Review Vol. 3 (June 2003), No. 63
Pierre-Claude Reynard, Histoires de papier. La papeterie auvergnate et ses historiens. Clermont-Ferrand: Presses universitaires Blaise-Pascal, 2002. 410 pp. Maps, tables, figures, notes, bibliography, illustrations and index. 27.00 € (pb). ISBN 2-84516-178-6.
Compte-rendu par Philippe Minard, Université Lille-3 and CNRS.
Les spécialistes d’histoire économique du XVIIIe siècle avaient déjà pu apprécier les travaux de Pierre-Claude Reynard sur l’industrie papetière, à travers ses articles sur la sous-traitance, le problème de la qualité des produits manufacturiers ou les relations entre la monarchie et les entrepreneurs. Voici publié en français cette fois un livre tiré de sa thèse sur la papeterie d'Ambert, en Auvergne, appuyé sur une parfaite connaissance des archives et de l'historiographie. Le volume est superbement édité par les Presses de l'université Blaise-Pascal, sur un papier de qualité (c'est la moindre des choses, en l'occurrence!), et utilement illustré. On regrettera simplement deux impairs de mise en page (tableau ou texte tronqué, pp. 41-42 et 261-262). Aux 293 pages de texte, incluant 576 notes heureusement placées en bas de page, s'ajoutent de riches annexes constituées avec soin.
Sans doute la démonstration aurait-elle pu être rendue plus tranchante par une écriture un peu plus resserrée, mais le lecteur y gagne en précision et en nuance ce qu'il perd en concision. C'est aussi que l'auteur nous offre en fait deux livres en un, comme le suggère du reste son titre.
Le premier livre est une histoire de la papeterie de la région d'Ambert, soit trois vallées du Livradois, au flanc du Forez, et dont la production haut-de-gamme a rayonné depuis le XVIe siècle sur le marché européen de l'impression, quoique desservie par sa localisation en marge des grands courants économiques. L'auteur entend percer le mystère de cette exceptionnelle longévité commerciale, qui ne s'accompagne ni d'innovations techniques ni de concentration industrielle.
Le second livre, qui est comme parallèle au premier, est une analyse de la manière dont l'histoire érudite locale, “curieuse”, savante ou universitaire, a rendu compte de ce passé manufacturier, souvent en invoquant une prétendue "vocation papetière" auvergnate. On comprend le souci de l'auteur: l'historien d’aujourd'hui acquitte ainsi honnêtement ses dettes envers ceux d'hier, restituant les logiques de leurs démarches, montrant leurs apports et leurs limites. L'historiographie a dès lors pour lui valeur de "sources imprimées", comme l'indique la table des matières. Pareil souci d'intégrer l'héritage historiographique à l’enquête contemporaine est assurément nécessaire: l'histoire est une science cumulative et nul plus que l'historien ne se sent en permanence un héritier de ses prédécesseurs. Mais faut-il restituer au lecteur toutes les étapes de la réflexion du chercheur? Il me semble que le style d'écriture "feuilletée" auquel conduit ce rappel permanent des apports ou des errements de l'historiographie, ralentit et alourdit la démonstration. En outre, ces retours récurrents redoublent le chapitre 2, qui condensait justement, avec netteté, les analyses anciennes et les développements successifs de l'historiographie régionale. Ils entraînent des redites et alourdissent inutilement l'appareil de notes. C'est là une démarche à laquelle nous sommes peu habitués, qui répond à un souci épistémologique incontestable. Mais il est sans doute d’autres manières d'affronter le défi herméneutique et d'intégrer la sédimentation des interprétations du passé à notre propre analyse. L'intrication, le "feuilletage" que propose P.-C. Reynard, s'ils n'emportent pas l'adhésion, ouvrent néanmoins un débat nécessaire.
Revenons au premier livre et aux trois vallées que le hasard, plus que leur potentiel hydraulique, au vrai assez médiocre, a consacrées comme berceau d'une durable fortune papetière. La région d'Ambert s'est spécialisée dans le papier de qualité destiné aux imprimeries, notamment parisiennes, tandis que la zone voisine de Thiers produit un papier différent, pour l'écriture manuelle. Une quarantaine de fabricants gèrent une cinquantaine de moulins, qui représentent un équipement de 80 à 100 roues--P.-C. Reynard rappelle que certains auteurs ont malencontreusement confondu les nombres de roues et de moulins, mais curieusement, il n'utilise pas les travaux de Claude Gindin sur l'enquête rétrospective de l'an II sur les moulins.[1] Au cours du XVIIIe siècle, surtout après 1750, la production augmente fortement, portée par la demande, sans qu'on puisse en quantifier exactement l'accroissement, faute de registres de marque ou de douane.
Les aspects techniques du métier sont présentés succinctement, mais un commentaire des planches hors-texte, illustrant les différentes étapes de la fabrication du papier, aurait sans doute rendu plus vivante cette description. L'auteur manifeste apparemment peu de goût pour l'anthropologie sociale des techniques; il signale à plusieurs reprises des témoignages de fabricants ou d'inspecteurs des manufactures, mais sans les citer, et l'on peut regretter de ne pas entendre plus la voix des acteurs. De même, le livre passe assez vite sur les relations sociales et salariales. C'est que l'objet propre de l'enquête est ailleurs: ce sont les structures économiques et financières qui mobilisent principalement l’auteur. Il s'agit pour lui de comprendre la longévité exceptionnelle de cet univers de la petite entreprise rurale qualifiée. Le long de trois vallées, réparties sur quatre paroisses, les moulins font vivre 1/5e à 1/6e de la population: une centaine de foyers ouvriers, et 32 familles de fabricants, dont émerge une poignée de plus fortunées, au-dessus d'une masse assez homogène au patrimoine modeste. Une judicieuse (et courageuse!) utilisation des sources fiscales,[2] notariales et judiciaires, révèle une pyramide assez écrasée des fortunes papetières, ainsi que la grande stabilité de la main-d’œuvre locale et la structure très familiale de l’emploi.
Le fil directeur de l'étude tient à cette question de fond: comment expliquer la pérennité de cette structure de petites entreprises dispersées, qui ne connaissent presque pas de processus de concentration et survivent en résistant à l’innovation technique (pas de "cylindre hollandais", à Ambert)? Ici, nulle "trahison de la bourgeoisie", pour reprendre l'expression de Braudel: la terre, l'investissement foncier, constitue un appui, une assurance, un point de stabilité, mais reste une composante auxiliaire des patrimoines papetiers. Nulle trace donc d'un désinvestissement industriel de fabricants enrichis qui se reconvertiraient dans le foncier: "La composante papetière des fortunes gouverne clairement les destins de ces familles" (p. 205). Au point que l'analyse des transferts de propriété marque bien la prépondérance écrasante de l'enracinement successoral parmi les fabricants. On est papetier de père en fils (de même qu'on se marie à l'intérieur du milieu papetier). Mais les partages plus ou moins égalitaires morcellent les successions (en dépit de la prétendue coutume inégalitaire auvergnate) et ces partages viennent régulièrement briser tout mouvement de concentration cumulée des moulins. Les entreprises gardent donc une taille modeste, ce qui renforce encore le mystère de leur pérennité. Nul équivalent ici des entreprenants papetiers d'Annonay, les Montgolfier.[3]
Sans doute le créneau d'une production haut-de-gamme, à forte valeur ajoutée, constitue-t-il une niche favorable. Mais l'auteur souligne à juste titre toutes les difficultés auxquelles sont exposés les fabricants. D'une part, le bois des moulins est rongé par l'humidité constante; le lourd martèlement des pilons ébranle les murs, charpentes et planchers. Autrement dit, l'usure rapide du capital fixe grève fortement les résultats, et tous les 10, 15 ou 20 ans, il faut quasiment reconstruire les moulins. D'autre part, les papetiers doivent supporter le coût de lourds stocks de papier, la lenteur des retours et des encaissements, et la hausse du prix des chiffons, leur matière première, plus rapide que celle du prix de vente du papier, surtout après 1750.
L'analyse des poursuites pour dettes dans les archives de la justice consulaire, entre 1762 et 1790, et des contrats notariés de prêts, livre une des clés du mystère: le rôle de la sous-traitance. Les fabricants les plus riches font en fait travailler les plus petits en sous-traitance, leur assurant ainsi indirectement un accès aux grands marchés du papier, et notamment aux imprimeries parisiennes. On comprend alors pourquoi, curieusement, le chapitre sur le financement vient en dernier. En effet, il éclaire les spécificités d'Ambert par rapport à la zone voisine de Thiers, dont les structures commerciales diffèrent: à Ambert, les fabricants sont essentiellement des propriétaires-exploitants, gérant leur propre moulin, et ils recourent très peu au capital marchand, s'auto-finançant entre eux. Plus exactement, les fabricants les plus modestes non seulement empruntent aux plus riches, mais deviennent aussi leurs sous-traitants. Difficile cependant de dire si ce phénomène ne date vraiment que de la seconde moitié du XVIIIe siècle… L’auteur ne souligne peut-être pas assez l'importance de ces relations de sous-traitance qu'il a su mettre au jour, et qui viendrait conforter ses conclusions sur le maintien d'une sorte de mentalité quasi artisanale de petit entrepreneur parmi les papetiers, cette "préférence des fabricants du Livradois pour des gestions respectueuses des structures de leur milieu" (p. 288).
Comme souvent pour cette période, on butte sur l'absence d'archives d'entreprises, qui viendraient conforter ou infirmer nos interprétations. Mais il faut saluer le travail de bénédictin accompli par P.-C. Reynard pour exploiter toutes les autres sources directes ou indirectes disponibles. "Les papetiers auvergnats, écrit-il, ne furent guère bavards, mais leurs décisions peuvent se comprendre, à travers une patiente reconstitution de leurs diverses composantes" (p. 284). De fait, il s'est attaché à restituer les logiques à l'œuvre, en fonction des contingences et des structures économiques: il dégage ainsi un modèle de gestion de la petite entreprise, prudente et précautionneuse, peu innovatrice certes, mais adaptée aux ressources disponibles. Reste que les papetiers auvergnats se trouvent mal préparés au défi de la future mécanisation, avec l'introduction de la machine à papier continu au début du XIXe siècle.
Au total, cette minutieuse reconstitution économique laisse un seul regret: on eût souhaité que l'auteur donnât plus la parole aux acteurs, quand c'était possible, (plutôt qu'à l'historiographie), et que la rigueur de l'analyse méthodique s'épaissît un peu plus souvent de la pâte humaine des vies vécues au travail.
NOTES
[1] Voir la contribution de Claude Gindin à Atlas de la Révolution française, tome 10: Économie, Eds. Gérard Béaur and Ph. Minard (Paris: Éditions de l'EHESS, 1997).
[2] Voir l'annexe III sur l'utilisation sophistiquée des rôles de taille, p. 315-336.
[3] Leonard N. Rosenband, Papermaking in Eighteenth-Century France: Management, Labor, and Revolution at the Montgolfier Mill, 1761-1805 (Baltimore: Johns Hopkins University Press, 2000).
Philippe Minard
Université Lille-3 and CNRS
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ISSN 1553-9172