H-France Review Vol. 4 (May 2004), No. 49
Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, le prince immobile. Paris: Fayard, 2003. 796 p. Deux cahiers d'illustrations, notes, bibliographie, iconographie, filmographie, généalogie, et index. 30.00 Euros. ISBN 2-213-61326-5.
Review by Anne Jourdan, Université d’Amsterdam.
L'illustration de couverture en dit long sur l'homme et sur l'ouvrage qui lui est consacré. Esquisse du peintre anglais David Wilkie datée de 1830, elle a tout d'un palimpseste qui laisserait affleurer les masques successivement portés par un personnage des plus mystérieux de l'histoire de France. Tel est bien l'enjeu de cette biographie, résultat de huit ans de recherches dans les archives françaises et étrangères, privées et publiques et d'études sur les multiples travaux qui ont été consacrés depuis le XIXe siècle au "diable boîteux". Celui-ci a en effet exercé une fascination quasi-constante sur les Français. On l'admire ou on le hait avec une égale ferveur. Moins nombreux par contre sont ceux qui ont désiré le comprendre. E. de Waresquiel s'y emploie dans ce livre.
Si la vie parfois est un roman, celle de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord en est un à plusieurs tomes. Car Talleyrand non seulement a enjambé deux siècles, mais il a su encore traverser indemne plusieurs régimes. D'où l'étiquette d'homme "aux treize serments". Né en 1754, il s'éteint en 1838, à l'âge de 84 ans. Aristocrate d'Ancien Régime, défenseur des Lumières et évêque d'Autun depuis janvier 1789, il est vite à l'avant-garde quand s'amorce la Révolution française, avant d'être dépassé par les événements. Revenu sur scène sous le Directoire, il entre aux Affaires étrangères et devient ensuite un acteur de premier plan. Au premier plan, il le demeurera, puisqu'il sera successivement ministre des Affaires étrangères de Napoléon; grand dignitaire d'Empire; chef du gouvernement provisoire de 1814; ministre à Vienne en 1814; chef du gouvernement de la deuxième Restauration; chambellan de Louis XVIII; ambassadeur de Louis-Philippe à Londres. Waresquiel reconstruit minutieusement les mille et une facettes qui composent un personnage secret, difficilement accessible, d'autant qu'il a brûlé nombre de ses papiers--notamment les plus compromettants.
Reconstruire un personnage, c'est aussi l'insérer dans son temps, recomposer la société de l'époque, en retracer le tableau des moeurs et usages, en évoquer les goûts et les modes. La vie de Talleyrand s'y prête à merveille. A la fois joueur au sens propre et figuré; gourmet avant-la-lettre (il emploie pas moins de quatre chefs, dont le fameux Carême et déguste un menu différent trois cent soixante cinq jours par an); homme d'argent et d'affaires; grand seigneur et grand séducteur, il est intrigant et menteur, voire corrompu. Pour lui, une seule certitude - ainsi que Balzac le fait dire à Vautrin: "il n'y a pas de loi, il n'y a que des circonstances" (p. 15). Toute sa vie, il suivra ce principe. De là l'étiquette de "girouette", dont il sera plus d'une fois affublé. L'auteur démontre toutefois que les infidélités multiples de son personnage ne doivent pas cacher une constante dans les idées. Que ce soit en matière d'économie, de politique ou de diplomatie, le prince de Talleyrand demeure fidèle à ses certitudes, marquées au sceau du libéralisme naissant.
Durant la Révolution, il est proche des monarchiens, qui défendent l'idée d'une monarchie à l'anglaise, et, comme eux, il prend la route de l'exil après le 10 août 1792. Il ne remonte sur scène qu'en juillet 1797, au moment même où se tiennent les pourparlers de Lille en faveur de la paix avec l'Angleterre, qui s'avèrent un échec. Le brillant diplomate de l'Empire n'en est encore qu'à ses débuts! Même échec dans les négociations entre la République française et les Etats-Unis, dont les conditions préalables scandalisent les républicains d'outre-Atlantique, auxquels l'on demande de "souscrire un emprunt de 32 millions de florins de Hollande, d'offrir au Directoire 50,000 louis d'or, enfin, de prévoir des `douceurs' pour le ministre et des `faux frais' pour les intermédiaires" (p. 224). Ce n'était pas là l'idée que se faisaient les Américains de la diplomatie. Le scandale fut rendu public.
Bien des "tripatouillages" de ce genre, moins connus, défigurent un parcours qu'on aurait tort de décrire comme exemplaire. Grand acteur et metteur en scène, une fois confronté à Napoléon, plus d'une fois, Talleyrand fera par ailleurs figure de dupeur dupé. Hostile à la politique de conquête de la Révolution et partisan d'un équilibre européen bien entendu, en 1799, Talleyrand choisit délibérément de seconder les projets de Bonaparte et le pousse même à consolider son pouvoir. Sans doute voit-il alors en lui un rempart nécessaire contre un retour aux troubles révolutionnaires. Sa perspicacité du moins est ici prise en défaut. A l'instar de plusieurs tribuns, sénateurs ou législateurs, Talleyrand songe certes à limiter ce pouvoir par des institutions parlementaires. Telles celles qu'essaie d'introduire le Sénat en 1804, quand est proclamé l'Empire. Il est trop tard alors. Le Sénat ne parvient qu'à imposer un serment constitutionnel à un empereur peu soucieux de se soumettre à l'emprise des lois.
L'auteur accorde, comme il se doit, une grande attention aux projets du diplomate en faveur de la paix. Depuis 1800, Talleyrand se fait fort en effet de parvenir à la pacification générale. Il combat une alliance avec la Prusse ou la Russie, toutes deux trop remuantes et peu fiables et privilégie un rapprochement avec l'Autriche. Dans ces vues, il importe que l'Allemagne demeure indépendante et puissante, mais sous influence française. Le recès de Ratisbonne va dans ce sens, et, il a pour atout non négligeable de rapporter au ministre une dizaine de millions de francs. Des projets de paix, Talleyrand en a et en propose plusieurs fois à son empereur et roi. En vain. Tout à ses victoires, Napoléon ne sait résister à en tirer un profit maximum, quitte à grever l'avenir. A suivre ainsi la collaboration entre les deux hommes, elle s'avère vite insatisfaisante pour le diplomate. Dès Presbourg (1805), la rupture est prévisible. Napoléon n'en fait qu'à sa tête. Le prince de Talleyrand n'en peut mais.
Sous cet angle, la carrière de ce grand seigneur est moins brillante qu'on le croit. Contrairement au Consulat, l'Empire, qu'il aurait dès les débuts désapprouvé, est pour lui bien vite un chemin de croix, parsemé, il est vrai, d'honneurs, de subsides et de titres. La paix générale, pour laquelle il souhaite oeuvrer, est chaque fois reportée à plus tard. Ainsi sa véritable victoire date-t-elle paradoxalement des grandes défaites de 1814. A cette date, Talleyrand sait agir de sorte à être enfin maître de disposer du trône. C'est bien au diplomate que Napoléon doit sa déchéance et, la France, une restauration des Bourbons, car le tsar Alexandre, alors à Paris en tant que représentant de la coalition victorieuse, hésite à exiger la chute du ‘Tyran’ et à appeler Louis XVIII sur le trône. Une autre conclusion de l'épopée était possible, ne fût-ce la présence à la direction du gouvernement provisoire de ce "diable d'homme", entre-temps devenu le plus grand ennemi de Napoléon.
Trahison? C'est sous cette étiquette qu'est entrée dans l'histoire la politique ambiguë du prince de Talleyrand. Depuis plus longtemps, on le sait, celui-ci trahissait Napoléon (en faveur de l'Autriche et de la Russie), mais s'il trahit le maître, c'est au nom de la France et de l'Europedira-t-il, à sa décharge: "à Erfurt, j'ai sauvé l'Europe" (p. 387). Et il est vrai que sa stratégie lui a permis de compter pour quelque chose à Vienne et de préserver sa patrie de sanctions qui auraient pu être beaucoup plus sévères - telles celles qui suivront les Cent-Jours.
Examinant de très près les reflets que renvoient "les miroirs déformants" de son personnage, l'auteur passe donc en revue les épisodes de cette longue carrière, sans oublier d'en noter les aspects moins glorieux; d'en nuancer les détails (le mariage, par exemple, avec une femme qui était loin d'être bête, comme on l'a souvent dit); et de déceler "les coups de pouce", ainsi qu'il les appelle, que donne Talleyrand aux circonstances. Peut-être cela se fait-il de temps à autre au détriment des autres protagonistes. Du Sénat, par exemple, qui, lui aussi, a tenté de freiner les ambitions de Napoléon. En 1806, par exemple, quand ses représentants vont jusqu'à Berlin demander à l'empereur de "cesser ses conquêtes".[1] Ce Sénat, trop souvent proclamé servile, n'avait, pas plus que Talleyrand, la possibilité d'agir ou de se faire entendre par l'opinion publique: "les uns et les autres n'ont jamais réfléchi au simple fait que le propre d'un régime autocratique comme celui de Napoléon est de n'admettre aucune forme d'opposition légitime" (p. 339). Cela est vrai, mais ce qui vaut pour Talleyrand vaut pour le Sénat - pour les Grégoire, Lambrechts, Garat et autres. L'on comprendra mieux alors le malin plaisir qu'eurent les sénateurs, un certain jour d'avril 1814, d'énumérer à loisir les violations qu'avait fait subir Napoléon au serment constitutionnel du 2 décembre 1804. De quoi motiver la déchéance!
Cette vaste biographie qui reconstruit pour le plus grand plaisir des amateurs et spécialistes des XVIIIe et XIXe siècles un monde disparu, nous transporte aussi dans le monde nouveau de l'universalité des droits. Pertinemment illustrée et fort bien écrite, mais curieusement truffée de coquilles (fait impardonnable de la part d'un si grand éditeur), elle conclut que Talleyrand fut du moins fidèle à une chose. Tel Benjamin Constant, en un sens, il le fut à la libertédes nations et des peuples. De là, sa dernière pirouette, en 1830, quand il comprend que Louis-Philippe seul peut mettre en oeuvre une "vraie restauration"alors que, dans ses Mémoires, Talleyrand ne voit la légitimité que dans un gouvernement "dont l'existence, la forme et le mode d'action sont consolidés et consacrés par une longue succession d'années ... par une prescription séculaire". A l'inverse de Napoléon, il est vrai, le duc d'Orléans pouvait, se prévaloir d'être de la famille. Qui plus est, il avait "l'orgueil de sa race et une très haute idée de sa destinée" (p. 572) ... tout comme le prince de Talleyrand.
NOTES
[1] Cf. J. Thiry, Le Sénat de Napoléon, (Paris : B. Levrault, 1949)
Annie Jourdan
Université d'Amsterdam
A.R.M.Jourdan@uva.nl
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H-France Review Vol. 4 (May 2004), No. 49
ISSN 1553-9172