H-France Review Vol. 4 (March 2004), No. 21
Jean-Claude Farcy et Alain Faure, La mobilité d’une génération de Français. Recherche sur les migrations et les déménagements vers et dans Paris à la fin du XIXe siècle. Paris, Institut national d’études démographiques, cahier n°151, 2003. 591pp. CD Rom. 35.00 €. ISBN 2- 7332-0151-4.
Review by Nathalie Montel, Laboratoire Techniques-Territoires-Sociétés, Ecole national des Ponts et Chaussées.
Les enquêtes quantitatives en histoire sont passées de mode. En vogue dans les années soixante et encore pratiquée les deux décennies suivantes, l’histoire sociale quantitative est aujourd’hui bien souvent décriée, en tout cas largement délaissée. Cet abandon peut paraître paradoxal si l’on considère qu’on dispose aujourd’hui, avec les nouveaux outils informatiques disponibles, de facilités de traitement d’informations nettement plus grandes qu’auparavant. Il faut bien constater toutefois qu’aujourd’hui, chez les historiens proches des sciences sociales, l’analyse des effets sociaux de l’activité même de quantification tend, non sans profit, à prendre le pas sur les usages de méthodes quantitatives. Jean-Claude Farcy et Alain Faure font néanmoins partie du petit nombre de ceux qui n’ont pas renoncé à recourir à l’exploitation de sources sérielles et l’étude qu’il nous propose ici illustre en quoi ce type d’approche reste irremplaçable. Pari téméraire, cette étude montre comment une démarche quantitative soigneuse peut permettre de revisiter ou de nuancer certaines de nos connaissances sur la France du XIXe siècle.
Avant tout contribution à l’histoire sociale, cette recherche porte essentiellement sur les déplacements d’une génération de Français, ceux qui avaient vingt ans en 1880. Ce sont les déplacements vers et dans Paris à la fin du XIXe siècle, soient les migrations et la mobilité à l’intérieur de l’agglomération parisienne qui focalisent l’attention des auteurs. L’enquête est fondée principalement sur une source dont Jean-Claude Farcy et Alain Faure s’emploient à exploiter toute la richesse: les registres matricules du recrutement militaire (série R, dans les départements). L’échantillon retenu comprend dix départements de province, dix arrondissements de Paris, ainsi que l’ensemble des communes du département de la Seine entourant la capitale (dénommé «la banlieue» dans l’étude). Au total, les itinéraires de 48 126 conscrits sont suivis, entre 1880 et 1906. Dans cette entreprise d’envergure, les auteurs ont reçu l’aide de plusieurs étudiants qui ont assuré la plus grande part des dépouillements et de l’enregistrement des informations. Les deux auteurs se sont, en outre, partagés le travail. Jean-Claude Farcy, spécialiste de l’histoire rurale des XIXe et XXe siècles, a rédigé les chapitres de l’ouvrage qui concernent les départements de province tandis qu’Alain Faure, qui travaille sur l’histoire sociale de l’espace parisien à la même époque, s’est réservé l’écriture des parties traitant de la capitale. Cette source nominative masculine, les registres matricules du recrutement militaire, présente un intérêt sans équivalent: en enregistrant les adresses successives des individus, elle autorise un suivi très minutieux du processus migratoire des hommes dans le dernier quart du XIXe siècle et rend possible une étude longitudinale des déplacements. En permettant, de surcroît, le croisement de cette information relative aux domiciles successifs avec d'autres données individuelles contenues dans les registres, cette source offre la possibilité d'explorer tout à la fois la complexité et la variété des comportements migratoires. La confrontation des résultats issus de l'exploitation systématique des informations de ce fonds d'archives avec des sources imprimées de l'époque étudiée amène les auteurs à formuler des hypothèses sur les motifs des déplacements mis en évidence.
L’ouvrage est organisé en quatre parties. Une première partie intitulée «des lieux et des hommes» dresse, au moyen des données que renferment les registres matricules (notamment le niveau d’instruction des recrues, leur profession à 20 ans ou les antécédents médicaux), le portrait physique et social des individus rassemblés dans l’échantillon, en distinguant les trois espaces de l’étude: les départements ruraux, Paris, la banlieue parisienne. La deuxième partie s’attache à décrire et mesurer les migrations des recrues des départements ruraux, en questionnant notamment le concept d’exode rural. Trois catégories sont établies: les stables, les mobiles locaux, et les émigrés. L’importance de la mobilité locale ici montrée est un résultat tout à fait neuf de l’étude. Au sein de la catégorie des émigrés, un phénomène peu étudié jusqu’à présent est également clairement mis en évidence: l’émigration temporaire vers la ville. Au moins les deux tiers des migrants vers Paris restent cependant fidèles à la capitale, même si, en vieillissant, ils s’installent davantage en banlieue. C’est à l’analyse des déplacements à l’intérieur de l’agglomération parisienne qu’est consacrée la troisième partie. L’étude fait notamment apparaître des comportements résidentiels distincts entre provinciaux, Parisiens et banlieusards. La faible mobilité résidentielle des premiers contraste nettement avec la fréquence relative de déplacement des seconds. Instrument de mesure de la santé des populations, la source mobilisée permet également de mettre en lumière une plus grande fragilité des natifs de la capitale. Enfin, la dernière partie de l’ouvrage mesure et examine l’insertion des migrants dans Paris, en fonction des milieux sociaux et géographiques d’origine ou des lieux d’arrivée. Les auteurs reviennent ici sur l’examen de la question de la formation de la population parisienne. En outre, les informations relatives au casier judiciaire contenues dans les registres matricules permettent d’interroger la relation supposée entre déviance et déracinement. Sur ce point, les auteurs montrent que, contrairement aux idées reçues, les provinciaux venus à Paris sont loin d’atteindre le taux record de déviance des Parisiens natifs de la capitale.
En complément de l’étude, d’utiles instruments de travail, une bibliographie mais aussi, de manière moins classique, un CD-Rom--qui contient 340 cartes en couleur et la base de données qui a servi à l’étude--sont fournis. Si, pour un utilisateur néophyte qui travaille sur MAC, l’accès à la banque de cartes est aisé, on ne peut pas en dire autant de celui de la base de données, et c’est dommage. La richesse de la source mobilisée ainsi démontrée, nul doute cependant que, dans le sillage de cette recherche, de nouvelles études suivront qui permettront, au moyen par exemple d’informations complémentaires relatives aux individus suivis, d’affiner l’analyse, de mieux comprendre les raisons des déplacements repérés, d’appréhender la diversité des parcours et des logiques migratoires ou encore de proposer d’utiles comparaisons avec d’autres villes. Quant à la composante féminine des phénomènes décrits, elle reste encore à explorer.
Nathalie Montel
Laboratoire Techniques-Territoires-Sociétés (LATTS)
Ecole nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
montel@mail.enpc.fr
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H-France Review Vol. 4 (March 2004), No. 21
ISSN 1553-9172