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H-France Review

H-France Review Vol. 5 (November 2005), No. 119

Sudhir Hazareesingh, The Legend of Napoleon. London, Granta Books, 2004. xiii + 336 pp. Maps, illustrations, notes, bibliography and index. 20£ U.K. ISBN 1-86207-667-7.

Compte-rendu par Annie Jourdan, Université d’Amsterdam.


Toute histoire nationale recèle des mystères. La légende populaire de Napoléon en est sans doute un des plus intéressants. Car voilà un peuple qui, à partir de 1815, célèbre un empereur déchu, lequel durant dix ans a enrégimenté ses fils de gré ou de force et a épuisé les Français au sens littéral et figuré par ses bulletins, ses guerres ou ses droits réunis. Des impôts élevés et une conscrip­tion de plus en plus contraignante, parfois prêchés de la chaire, avec pour issue deux occupations étrangères et la perte de nombre d’acquis révolutionnai­res. Et pourtant! Parallèlement au mythe forgé par Napoléon et ses "missionnaires", naît au début du XIXe siècle une légende populaire qui embellit Napoléon, ses actions, son caractère, sa puis­sance au point de leur conférer une aura supranaturelle. C'est à résoudre ce mystère que s'attache Sudhir Hazaree­singh, auteur par ailleurs d'une Saint-Napoleon. Celebrations of Sovereign­ty in Nineteenth-Century France (Cambridge, Ma. : Harvard University Press 2004), qui rassemblait déjà une somme impressionnante de documents d'archives nationales et départementales, dans lesquelles il a pu puiser pour mener à bien sa nouvelle enquête. S'y ajoutent, il est vrai, trois fonds (Rhône, Isère, Yonne), curieuse­ment sélectionnés, quand on sait que ces départements sont réputés plutôt bonapartistes, ce qui peut fausser d'emblée une approche qui se veut objective. Mais se pose par ailleurs la question du statut scientifique des rapports judiciaires et administratifs. L'auteur en est du reste conscient et reconnaît qu'ils peuvent défigurer les faits par ignorance, opportunisme ou prévention et sous-esti­mer ou surestimer pour les mêmes raisons les manifestations populaires (p. 9-10).[1] A une époque où bien des obstacles et des préjugés freinent une bonne communication et où les ressentiments sont féroces, l'historien se doit en effet de traiter les informations officielles avec une grande prudence et beaucoup de subtilité. Ce que révèlent en réalité ces rapports, c'est que prédominent sous la Restauration un vaste mécon­tentement dans la population française et une défiance constante de la part du gouvernement, notamment vis-à-vis des militaires, soupçonnés d'être à l'origine de toutes les séditions et de tous les complots, ce qui paradoxalement peut les jeter dans les bras des opposants.

Or, depuis les Cent Jours, période essentielle dans la genèse de la légende, comme le perçoit fort bien Hazareesingh, l'image de Napoléon s'est métamorphosée, de sorte à incarner non seulement les principes de 1789, mais encore la lutte contre l'étranger, la défense de la patrie, la gloire de la Grande Nation.[2] Plusieurs faits y ont contribué: libéralisation du régime et actes additionnels, fédérations patriotiques répandues sur tout le territoire, élections populaires, tandis que le retour "miraculeux" de l'île d'Elbe a frappé comme jamais les imaginations (p.38-39). D'autre part, la campagne anti-napoléonienne lancée par les royalistes en 1815, assimile volontiers Napoléon à la Révolution. Notamment dans les caricatures (non abordées dans ce beau livre) qui se font un malin plaisir à confondre Napoléon, fédérés et jacobins. Dès 1815 surgit donc un mythe: celui de Napoléon en fils de la Révolution, défenseur de la Liberté, Sauveur de la patrie et père de la Nation, à la source de la légende populaire. Et cette légende populaire qui, à chaque printemps, annonce l'éternel retour du grand homme, adopte des accents politiques.

Si l'on peut sans problème s'accorder sur ce point avec l'auteur, reste le problème de la diffusion de la légende et des émetteurs. Ici, l'historien est dépendant des sources et des informa­tions données par la police et les préfets sur les rumeurs, les séditions ou les manifestations quelconques d'opposition au régime. A les parcourir, l'auteur en déduit que tous les groupes sociaux sont impliqués en masse: paysans et petites gens; conspirateurs libéraux, républicains et bonapartistes qui peuplent les sociétés secrètes; vétérans et demi-soldes; minorités qui ont tout à perdre du retour des Bourbons et de l'Eglise (protestants, francs-maçons, Juifs [3]). Chacun a sans doute pour cela un motif personnel. Jusqu'en 1830, quoi qu’il en soit, une grande partie de la population craint un retour à l'Ancien Régime et une restauration de la féodalité et de la dîme. Les acquéreurs des biens nationaux soupçonnent la noblesse et le clergé de vouloir récupérer leurs anciennes propriétés. Trente à trente-cinq pour cent de paysans en avaient bénéficié, et avaient donc tous à redouter des vengeances, que leur promettaient du reste des curés vindicatifs. Vétérans et demi-soldes ne pouvaient pour une majorité d'entre eux qu'être mécontents de leur sort, puisque la Restaura­tion se refusait à reconnaître leurs sacrifices et à les prendre en charge ou à les aider à se réinsérer dans la société civile. Les francs-maçons, eux aussi soupçonnés en raison des liens entretenus avec les Bonaparte, eurent à pâtir de mesures répressives, telles que la fermeture de loges. La diversité des mobiles n’entraîne pourtant pas automatiquement une conformité de réactions. A suivre l’auteur, "des millions de Français et de Françaises" partageraient la conviction que Napoléon va revenir à la tête de milliers d'hommes pour libérer leur patrie (p. 41). Qu'ils soient des millions, cela demande à être prouvé! Car paysans ou vétérans ne sont pas forcément enthousiastes sur un éventuel retour du Héros. Parmi les premiers, il y en a qui réagissent à la rumeur en se mariant au plus vite ou en cachant leur bas de laine, là où d'autres s'enfuient précipitamment de leur village; parmi les seconds, et comme l'a démontré récemment Natalie Petiteau, il importe de distinguer plusieurs types et de nuancer leur attachement. Les vétérans ne sont pas tous bonapartistes. Pour certains ils ont su se réintégrer dans la société ou dans l'armée; et puis, nombreux sont ceux qui ont d'autres soucis et d'autres priorités. Il leur faut retrouver de l'ouvrage et se remettre de leurs pénibles aventures, peu conformes avec la légende. A examiner les personnes inculpées sous la Restaura­tion, sept et demi pour cent seulement seraient des anciens militaires, ce qui semble indiquer que parmi les vétérans il y a aussi beaucoup d’indiffé­rents.[4] Que tout cela change après la création de la médaille de Saint-Hélène, sous le Second Empire, cela peut être. Mais entre 1815 et 1830, ce sont les autorités elles-mêmes qui transfigurent ces vétérans et demi-soldes en des opposants potentiels.

Qui plus est, et ainsi que le souligne à juste titre Hazareesingh, le bonapartisme qui résonne dans les rumeurs, placards, poèmes ou chansons est composite (p.104). Il intègre tout à la fois les idéaux libéraux et républicains. Napoléon y apparaît comme l'élément fédérateur d'un mouvement hétéroclite, dirigé explicitement contre les Bourbons. Jamais ne figurent du reste dans les cris séditieux recueillis par la police les grandes dates du premier Empire. Bien au contraire, les allusions à Napoléon n'oublient jamais d'accoler des références aux principes ou symboles de 1789, que ce soit la Liberté ou le tricolore. De fait, ce dont témoigne ce livre, c'est que le bonapartisme populaire se pose en s'opposant: contre les Bourbons, contre l'Eglise catholique, contre l'égoïsme des notables. Il tient en effet de l'anti-fête, laquelle vise à déstabiliser un régime qui fait peur, plus que d'un culte consé­quent (p.124). Ce qui pourrait permettre de contester qu'il s'agisse là d'un véritable bonapartisme.

Pourtant, la légende populaire a eu des retombées politiques certaines, puisqu'en 1848, est élu président de la Deuxième République un parfait inconnu, qui porte le nom fabuleux de Louis Napoléon. Est-ce parce qu’il représente « à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d'autorité », comme l’écrit Guizot?[5] A force de rumeurs, de cris, de placards, de poèmes, sans oublier les bibelots en nombre croissant après 1830, le bonapartisme s'est avéré l'emporter sur les idéologies adverses. Encore peut-on se demander si le peuple qui a voté pour Louis Napoléon a élu l'homme de la légende ou un nouvel empereur en puissance. Question sans doute insoluble. Mais le fait est que, si spécificité française il y a, elle réside notamment dans l'attrait qu'exerce en temps de crise l'homme fort et charismatique, celui qui personnifie la gloire et la grandeur de la nation. Qu’en est-il de ce sentiment de crise en 1848 ? Se pourrait-il enfin, ainsi que le conclut Hazareesingh, qu'en dépit de la victoire définitive de la République française, soient demeurés liés républicanisme et bonapartisme, ainsi qu’il en allait au début du XIXe siècle et comme en témoignerait de nos jours la popularité constante du général de Gaulle? Les soulèvements républicains de départe­ments entiers en 1851, fort bien étudiés dans The Agony of the Republic de John M. Merriman, tendent à réfuter cette interprétation, de même que les attaques réitérées des républicains (de Gambetta à Mitterrand) contre le bonapartisme latent de tel ou tel personnage politique. Et puis, sans doute importe-t-il de distinguer aussi gaullisme et bonapartisme, qui se séparent sur un point essentiel : le respect du suffrage et de la légalité.

Mieux que Bernard Ménager et François Ploux, qui ont également utilisé des sources judiciaires et administra­tives pour retrouver le bonapartisme populaire ou la diffusion des rumeurs dans la France du XIXe siècle, Hazareesingh repère de façon convaincante la genèse de la légende populaire et précise ses formes multiples, ses mobiles et ses significations, sans pour autant convaincre de la valeur scientifique des rumeurs pour une analyse historique du bonapartisme.[6] A trop vouloir mettre l'accent sur ce bonapartisme, il minimise par ailleurs l'ampleur des autres courants: royalistes, libéraux ou républicains. Il minimise aussi ses propres conclusions sur le caractère d’anti-fête des manifesta­tions, plus enclines à attaquer le régime bourbonien qu'à défendre un courant politique spécifique. Plusieurs exemples donnés dans le livre confortent cette interprétation sur une politisation des populations, qui ne serait pas forcément bonapartiste. Que ce soit la femme qui fait courir une rumeur sur le retour de Napoléon, afin de paralyser la préparation de la fête en l'honneur de la duchesse d'Angoulême (p. 51) ou les individus qui prédisent l'arrivée imminente du ci-devant Empereur de sorte à soulever le peuple (p. 54). Ou encore les propos des paysans reproduits par Paul Louis Courier: "Il n'y a pas un paysan dans nos campagnes qui ne dise que Bonaparte vit et qu'il reviendra. Tous ne le croient pas, mais le disent. C'est entre eux une espèce d'argot, de mot convenu pour narguer le gouverne­ment. Le peuple hait les Bourbons, parce qu'ils l'ont trompé, qu'ils mangent un milliard, qu'ils servent l'étranger, parce qu'ils sont toujours émigrés, parce qu'ils ne veulent pas être aimés" (P. L. Courier). Hazareesingh reproche aux historiens de trop relativiser le bonapartisme du XIXe siècle, mais ces derniers pourraient renverser la critique, sans pour autant nier l’existence de la légende au XIXe siècle, la compensation symbolique qu’elle apporte à une partie de la population et ses conséquences inattendues sur la politique des années 1850.

L’auteur entend surtout démontrer que le bonapartisme fut une notion plastique, englobant sans peine d'autres idéologies. Mais l’inverse n’est pas moins vrai : libéralisme et républicanisme ont admirablement su se couler dans le bonapartisme, tant que cela s’est avéré utile pour les besoins de la cause. Le courant libéral s’en détache en 1830 ; le courant républicain en 1848, avant d’acquérir sa pleine identité - contre le bonapartisme des années 1850. Reste, et c’est là un point fondamental de la démonstration du livre, que mythologie et politique sont indissociables : la légende de Napoléon a permis au peuple d’exprimer ses sentiments politiques. Une politisation amorcée sous la Révolution et une juste revanche des Français contre le silence où les avait condamnés le premier Empire.


NOTES

[1] Voir aussi N. Petiteau, Napoléon. De la mythologie à l'histoire (Paris, Seuil, 1999), p. 38.

[2] Nous arrivons aux mêmes conclusions dans notre Mythes et légendcs de Napoléon (Toulouse, Privat, 2004).

[3] Les Juifs ne sont pas mentionnés par l'auteur. Pourtant eux aussi ont tout à perdre du retour de l'Ancien Régime. Qu'en est-il d'eux sous la Restauration?

[4] N. Petiteau, Lendemains d'Empire. Les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle (Paris, La Boutique de l'histoire), 2003, p.134; p.281-286; p.360.

[5] A. Dansette, Louis-Napoléon à la conquête du pouvoir (Paris, Hachette, 1961), p.252.

[6] B. Ménager, Les Napoléon du peuple (Paris, Aubier, 1988) et F. Ploux, De bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du XIXe siècle (Paris, Aubier, 2003).


Annie Jourdan
Université d’Amsterdam
.R.M.Jourdan@uva.nl

See also Sudhir Hazareesingh’s response to this review.


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H-France Review Vol. 5 (November 2005), No. 119

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