H-France Review Vol. 6 (December 2006), No. 157
Pascale Goetschel, Renouveau et décentralisation du théâtre 1945-1981. Paris: Presses Universitaires de France, 2004. 512 pp. €38 (pb). ISBN 2130537383.
Compte rendu par Loïc Vadelorge, Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.
Depuis la thèse de droit que le futur ministre de la Culture de François Mitterrand, Jack Lang consacra en 1968 à l’Etat et le théâtre, l’histoire des politiques théâtrales a régulièrement fait l’objet de travaux universitaires (Denis Gontard, Robert Abirached, Emmanuelle Loyer, Philippe Urfalino, etc.) et de pamphlets (Jeanne Laurent, Marc Fumaroli). La thèse, que Pascale Goetchel, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Paris I-Sorbonne, vient de consacrer à la décentralisation théâtrale en France de 1945 à 1981 apporte cependant un regard neuf sur un sujet où la légende le dispute encore à l’histoire.
Le premier apport de cette thèse est son approche chronologique sur la longue durée. L’histoire du théâtre telle que la transmette les acteurs se résume en effet trop souvent à une succession de périodes mythiques, incarnées par des individus : Jacques Copeau dans l’Entre-deux-guerres, Jean Vilar sous la IVe République, Roger Planchon en 1968, Ariane Mnouchkine ou Patrice Chéreau dans les années 1970. En restituant l’épaisseur historique de la décentralisation, Pascale Goetchel révèle pour la première fois, l’importance des continuités, au-delà de la personnalités des décideurs, qu’ils soient ministres (André Malraux, Jacques Duhamel, Michel Guy) ou hauts fonctionnaires (Jeanne Laurent, Guy Brajot). Certes, les conceptions politiques du théâtre, de la décentralisation mais aussi de la démocratisation de la culture diffèrent entre l’époque de la Libération, celle des Maisons de la Culture et celle des centres d’action culturelle. Cependant, les choix artistiques et la longévité des directeurs des centres dramatiques nationaux (Jean Dasté, Hubert Gignoux, Maurice Sarrazin, Roger Planchon, …) s’avèrent à terme plus déterminants que les inflexions politiques nationales. La capacité de résistance des théâtres décentralisés à la polyvalence des maisons de la culture de Malraux-Biasini et plus encore à la crise de Mai 68 (splendide analyse de la Charte de Villeurbanne) est bien réelle.
Le second apport de ce travail est de s’interroger sur les conditions concrètes, donc locales de l’implantation d’un dispositif culturel jacobin, unique au monde selon l’auteur, celui des centres dramatiques nationaux. Après avoir rappelé que l’idéal porté par ces théâtres ne naissait pas en 1945, Pascale Goetschel s’attache à évaluer le rôle respectif de deux grands mentors de la décentralisation théâtrale. Jeanne Laurent d’une part, cette sous-directrice de l’administration des Beaux-arts à qui elle rend justice, tout au long de l’ouvrage. Jean Vilar d’autre part, père du Festival d’Avignon et directeur mythique du Théâtre national populaire, à qui l’on a souvent – et à tort selon l’auteur – comparé les directeurs de centres dramatiques nationaux. Mais au-delà de cette entreprise de démystification, Pascale Goetschel questionne aussi les conditions artistiques et politiques locales de la décentralisation théâtrale. D’une ville à l’autre (Strasbourg, Rennes, Lyon, Grenoble, Aix, Saint-Etienne, etc.) le dispositif varie beaucoup, invalidant l’idée communément admise d’une politique pilotée uniquement depuis Paris. A cet égard, on aurait aimé que soient davantage éclairées les conceptions théâtrales de certains acteurs locaux, à l’instar d’André Marie, maire de Barentin en Normandie, ancien chroniqueur théâtral de la Dépêche de Normandie devenu ministre de l’Education nationale et farouche opposant à la politique de Jeanne Laurent. On comprendrait ainsi peut être les anomalies de la carte de la décentralisation, qui favorise certaines régions (Rhône-Alpes) et en oublie durablement d’autres (Auvergne, Haute-Normandie). Après Mai 68, ce sont en effet les conditions locales qui deviennent déterminantes, qu’elles relèvent du repli vers l’artistique prôné par les directeurs ou de la politique de contractualisation, inventée par Guy Brajot et reprise par le ministre Michel Guy.
Appuyé sur une longue fréquentation des archives, maniant avec beaucoup de finesse les archives orales et les récits d’acteurs ou de critiques théâtraux (Bernard Dort, Morvan Lebesque, Emile Copfermann), l’ouvrage de Pascale Goetschel forme une contribution essentielle à l’histoire culturelle des années 1950-1970. Au-delà même du sujet traité, sont posées des questions d’actualité sur ce que signifie en France, les mots de décentralisation, démocratisation et libéralisme culturel. A ce titre, Renouveau et décentralisation du théâtre mérite de figurer dans toute bibliothèque consacrée à l’histoire de la France contemporaine.
Loïc Vadelorge
Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines
loic.vadelorge@pop.wanadoo.fr
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H-France Review Vol. 6 (December 2006), No. 157
ISSN 1553-9172