H-France Review Vol. 7 (November 2007), No. 136
Richard Ivan Jobs, Riding the New Wave: Youth and the Rejuvenation of France after the Second World War. Stanford: Stanford University Press, 2007. XIV + 364 pp. Figures, notes, bibliography, and index. $55.00 (cl). ISBN 978-0-8047-5452-1.
Compte-rendu par Ludivine Bantigny, Université de Rouen, Centre d’histoire de Sciences Po, Paris.
La Libération fut-elle une véritable libération ? Ses acteurs, en tout cas, en espéraient l’avènement d’une ère nouvelle. Soucieux d’effacer un bien sombre passé mais pleinement confiants dans l’avenir, bon nombre d’entre eux imaginaient une véritable révolution politique, sociale et culturelle. Or à leurs yeux, la « jeunesse » pouvait en être, plus que le support ou le vecteur, l’incarnation.
C’est cette exaltation de la jeunesse après la Deuxième Guerre mondiale que Richard Ivan Jobs examine avec beaucoup de minutie. L’auteur n’est pas dupe des pièges sémantiques, politiques et idéologiques de cette notion même, « la jeunesse ». Tout au contraire, dans un dense et beau prologue, il s’attache non seulement à la définir historiquement, mais encore à montrer sa relativité et sa flexibilité. Érigés en groupe social malgré leur profonde diversité, en dépit donc de l’hétérogénéité de leurs conditions de vie et de socialisation, les jeunes sont, après la guerre, comme subsumés, dans les discours de l’époque, sous une catégorie quelque peu abstraite mais fort utile : « la jeunesse » apparaît désormais comme un ensemble sociologique à part entière, doté d’un statut et de divers attributs. Les enquêtes sur les jeunes se multiplient ; les ouvrages de toute nature sur le sujet font florès ; on assiste à une vraie « prolifération » (p. 2). « La jeunesse » devient un objet de discours, et même un phénomène social.
Riding the New Wave se décompose en deux parties, respectivement intitulées « la promesse de la jeunesse » et « le problème de la jeunesse ». Cette dichotomie est fort bien vue : en effet, il y a deux polarités radicalement opposées dans les discours sociaux et politiques sur le sujet. L’une s’attache à vanter les mérites d’une jeunesse saine, dont les qualités vont à la fois permettre et symboliser la reconstruction de la France. L’autre s’inquiète d’une face plus trouble, d’une jeunesse dangereuse ou en danger, voire « en danger de devenir dangereuse ».[1] D’un côté, donc, essayistes, journalistes, hommes politiques s’affairent à voir dans la jeunesse un symbole du nouveau et du renouveau tant attendus ; ils travaillent ainsi à lui conférer une place inédite. À cet effet, différentes mesures sont mises en œuvre : service civique de la jeunesse (p. 56 sq), maisons des jeunes et de la culture (p. 103 sq), auberges de jeunesse (p. 116 sq), politiques de la jeunesse (p. 95 sq). Mais parallèlement, on s’effraie de la progression de la délinquance juvénile. La presse se repaît de certains scandales impliquant des adolescents meurtriers, que l’on dénomme les « J 3 » en souvenir de l’Occupation (p. 146 sq).[2] Certaines figures juvéniles deviennent aussi des mythes. Brigitte Bardot perturbe la représentation de la jeune femme, normalement destinée à être une épouse et mère ; « BB » choque et bouleverse par sa nature de « femme-enfant », mêlant la fraîcheur de la jeunesse et la provocation d’un corps comme naturellement voué à la sensualité et à l’érotisme (p. 197 sq). Françoise Sagan, pour sa part, a tout juste dix-huit ans à la sortie de son premier livre en 1954, un succès phénoménal et mondial, Bonjour tristesse ; or ses romans campent de jeunes personnages, et en particulier de jeunes filles, cyniques, désabusées et dépravées (p. 206 sq). Quant au film de Marcel Carné Les Tricheurs, sorti sur les écrans français en 1958, il provoque un esclandre en mettant en scène « une certaine jeunesse », familière de Saint-Germain-des-Prés, attachée à ne se vouer qu’au sexe et à toutes sortes d’autres plaisirs (p. 176 sq). Autant d’images qui, si elles ne représentent qu’une très mince fraction de la jeunesse française, attisent l’inquiétude et font croire en une « crise de la jeunesse ». Pour la réduire, un contrôle étroit se met en place, visant à assainir tant les lectures des jeunes que leurs pratiques cinématographiques (p. 234 sq).
La chronologie retenue dans l’ouvrage est particulièrement pertinente : elle part de la Libération pour s’achever à l’avènement de la Ve République en 1958. C’est bien au cours de cette période que la jeunesse a fait parler d’elle de façon intense, passionnée, mais aussi angoissée. Certes, les années 1960 (que l’auteur évoque dans l’épilogue) ont vu les jeunes s’imposer au moyen d’une culture spécifique ; et la décennie s’est close par un événement qui ne fut certes pas que juvénile, mais que l’on a longtemps considéré comme tel : Mai 68.[3] Pourtant, on peut y discerner, comme le fait R. I. Jobs, un prolongement de cet avènement majeur des années 1945-1958, celui qui fait de « la jeunesse » un sujet dont on parle et un groupe auquel on entend conférer un rôle majeur dans une France en voie de modernisation.
Au-delàet c’est ce que Richard Ivan Jobs s’attèle à démontrer avec une grande fermeté, l’après-1945 est tout entier frappé au sceau de la guerre, que ce soit pour s’en souvenir (le traumatisme) ou s’en départir (par catharsis). Dès lors, la thèse de Riding the New Wave est que la jeunesse a servi de signe, de moteur et de catalyseur pour aider la France à sortir de la guerre, matériellement et symboliquement. La jeunesse est en quelque sorte lue comme un présage, à la manière des auspices et autres haruspices : dans ses mœurs et ses valeurs se tient l’avenir de la France. Innocente des affres de la guerre (p. 39), la jeunesse se montre pure, à la différence des adultes qui en portent les stigmates et la culpabilité. C’est elle, donc, qui aidera non seulement à reconstruire la France, mais à la réhabiliter. C’est elle qui lui donnera le visage de la modernité. C’est elle qui lui apportera la revitalisation et la régénération qui lui sont alors si nécessaires. La jeunesse se forge ainsi en utopie (p. 51).
Cela ne signifie pas pour autant que ces jeunes soient totalement dépourvus des traces laissées par le conflit. Enfants, ils ont souffert dans leur corps des privations et du rationnement ; ils ont vécu l’Occupation dans l’angoisse partagée par tous ; ils ont perçu leur pays comme écrasé militairement et humilié politiquement, par la présence de troupes étrangères et ô combien dominatrices ; mais encore ils ont souvent vu leurs pères eux-mêmes brisés et abaissés ; ou bien ils ont vécu dans l’absence de ces pères, prisonniers en Allemagne. La délinquance juvénile de l’après-guerre a dès lors souvent été interprétée comme une séquelle de la guerre, des foyers séparés, des trafics liés au marché noir, du relâchement du contrôle familial (p. 145 sq). De surcroît, le cynisme de certains jeunes représentés au cinéma ou en littérature a été perçu comme un reste de ces illusions perdues que la Libération engendra : car finalement, rien n’avait vraiment changé.
Pour étayer cette thèse, Richard Ivan Jobs a effectué un considérable travail de dépouillement de la presse de l’époque. Il en a aussi vu les films, lu les livres-clefs et les enquêtes par sondage. Il s’est également penché sur quelques archives de ministères concernés par les politiques la jeunesse (Éducation nationale, Culture, Santé et Protection sociale, Jeunesse et Sports). Son étude en est remarquable par sa rigueur. Qu’il s’attache à décrire un fait divers, un film, une actrice, un écrivain ou une bande dessinée, il prend le temps de les commenter précisément et d’en analyser la portée.
Il y a lieu toutefois de discuter certains points historiographiques ou méthodologiques. Tout d’abord, on remarquerac’est un lecteur français qui écritque malgré sa très bonne connaissance de l’histoire de la France contemporaine et du sujet qu’il traite, l’auteur ignore en grande partie la bibliographie française récente sur ce thème et ses déclinaisons. En particulier, des thèses ont été soutenues depuis une dizaine d’années sur les différentes thématiques ici traitées, que Richard I. Jobs méconnaît. De fait, la plupart des grands axes qu’il aborde ont également été étudiés en détail par des historiens français, que l’auteur ne cite pas : la place de la jeunesse sous le régime de Vichy[4], la vie quotidienne des jeunes sous l’Occupation[5], la conception que la Résistance se faisait de la jeunesse et de son éducation[6], les politiques de la jeunesse[7], les maisons des jeunes et de la culture[8], le féminisme[9], les jeunes en guerre d’Algérie[10], la représentation des jeunes au cinéma[11] et, tout simplement, le sujet général lui-même : la jeunesse dans la France de l’après-guerre jusqu’au début des années 1960.[12] Ces lacunes bibliographiques sont en fait surtout intéressantes pour nos pratiques historiographiques : il semble que nous travaillons sur des sujets proches voire identiques, de part et d’autre de l’Atlantique, de façon parallèle mais asymptotique ; nos recherches ne se rencontrent pas, ou peu.
D’un point de vue épistémologique, Richard Ivan Jobs a décidé de prendre en considération ce qui est dit sur la jeunesse et ce qui est fait pour elle. C’est à cet égard un travail d’histoire culturelle très réussi : une étude des représentations, de l’élaboration et de la circulation des discours et des images, sans oublier quelques références, mais plus restreintes, à des pratiques concrètes. Toutefois, les jeunes au fond apparaissent assez peu présents, dans les conditions singulières de leur entrée dans la vie. On ne sait pas grand chose d’eux, tant ce sont les discours sur eux qui sont ici privilégiés. À la lecture de Riding the New Wave, on ne prend pas la mesure de ce qu’ils sont, à savoir encore dans leur majorité de jeunes travailleurs, quittant l’école dès 14 ans, condition sociale que les enquêtes de l’époque, et a fortiori les films, négligent. Symptomatique à cet égard est la place tenue dans le livre par la guerre d’Algérie : bien qu’elle soit un événement matriciel, fondamental, qui happe près de 2 millions de jeunes soldats appelés du contingent pendant vingt-huit mois en moyenne, elle occupe ici moins de dix pages (pp. 129-37). L’armée est certes évoquée, mais c’est dans sa préoccupation de faire des jeunes des citoyens responsables et dignes de la France, non pas dans la façon dont elle les enrôle et les instruit en vue de la guerre d’Algérie. En ce qui concerne la délinquance juvénile, sa progression numérique n’est nullement expliquée, mais seulement posée comme si elle allait de soi ; or, il y a lieu d’observer, en pratique, au moins un facteur sociologique (l’accroissement des vols de véhicules à moteur et des délits commis en bandes) et, plus encore, un facteur institutionnel (la spécialisation des brigades de police et la réforme de la justice des mineurs font augmenter mécaniquement les statistiques, le nombre d’interpellations et le nombre d’affaires non-classées pour des raisons purement internes aux institutions policière et judiciaire favorisant largement cette hausse).
Enfin, il y a dans l’écriture de Richard I. Jobs un fonctionnalisme que l’on peut trouver parfois excessif. On l’a dit, sa thèse est forte et amplement démontrée : hommes politiques et acteurs divers de la reconstruction conçoivent leur intérêt pour la jeunesse comme une manière de rebâtir à nouveaux frais la communauté française et d’effacer toutes traces de différences et divergences sociales au profit d’une culture unique, nationale, par et pour « la jeunesse » sans épithète. Mais sous la plume de l’auteur, toutes les mesures semblent ne converger que dans ce sens, par une sorte de téléologie, comme s’il n’y avait pas là d’autres buts. R. I. Jobs voit partout des métaphores : par exemple dans l’enseignement de l’hygiène, celle d’un besoin de pureté après la saleté de la guerre (p. 83) ; il interprète les auberges de jeunesse comme un système de réappropriation du territoire après l’occupation des armées allemande et américaine (p. 119). Surtout, il a parfois tendance à assimiler ceux qui prennent la parole au sujet des jeunes, finalement une poignée de sociologues, journalistes, hommes politiques, écrivains et cinéastes, à « la France » tout entière.
Par-delà ces quelques remarques, c’est bien la vigueur du propos que l’on retiendra dans Riding the New Wave. Car Richard Ivan Jobs a su prouver l’obsession qui naquit en France au sujet de la jeunesse dans l’immédiat après-guerre, ce qui n’a pas manqué d’avoir des conséquences décisives lors des décennies qui ont suivi.
NOTES
[1] Jacques Donzelot, La Police des familles (Paris : Éditions de Minuit, 1977), p. 92.
[2] Parmi les différentes catégories du ravitaillement fixées en 1940 et 1941, les « J 3 » étaient les adolescents des deux sexes âgés de 13 à 21 ans.
[3] Kristin Ross, Mai’68 and Its Afterlives (Chicago : University of Chicago Press, 2002).
[4] Jean-William Dereymez (dir.), Etre jeune en France (1939-1945) (Paris : L’Harmattan, 2001).
[5] Pierre Giolitto, Histoire de la jeunesse sous Vichy (Paris : Perrin, 1991).
[6] Jean-François Muracciole, Les Enfants de la défaite. La Résistance, l’éducation et la culture (Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1998).
[7] Patricia Loncle, L’Action publique malgré les jeunes. Les politiques de jeunesse en France de 1870 à 2000 (Paris : L’Harmattan, 2003).
[8] Laurent Besse, Les maisons des jeunes et de la culture (1959-1981) : État, associations, municipalités (Thèse de doctorat, Université de Paris-I, 2004).
[9] Sylvie Chaperon, Les Années Beauvoir, 1945-1970 (Paris : Fayard, 2000).
[10] Claire Mauss-Copeaux, Appelés en Algérie. La parole confisquée (Paris : Hachette, 1998) ; Ludivine Bantigny, « Jeunes et soldats. Le contingent français en guerre d’Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°83, juillet-septembre 2004 (97-107).
[11] Sébastien Le Pajolec, Tous les garçons et les filles de leur âge. Jeunesse et cinéma en France (1953-1975) (Thèse de doctorat, Université de Paris-I, 2005).
[12] Ludivine Bantigny, Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des Trente Glorieuses à la guerre d’Algérie (Paris : Fayard, 2007 ; Thèse de doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris, 2003).
Ludivine Bantigny
Université de Rouen, Centre d’histoire de Sciences Po Paris
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ISSN 1553-9172