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H-France Review

H-France Review Vol. 7 (September 2007), No. 114

Christine-Marie Petto, When France was King of Cartography. The Patronage and Production of Maps in Early Modern France. Lanham-Plymouth: Lexington Books, 2007. 215 pp. Figures, notes, bibliography and index. $70.00 U.S. (cl). ISBN 0-7391-1440-9 / 978-0-7391-1440-7 ; $35.95 U.S. (pb). ISBN 0-7391-1776-9 / 978-0-7391-1776-7.

Compte-rendu par Jean-Marc Besse, CNRS, Paris.


Le livre de Christine-Marie Petto a pour objet l’histoire de la cartographie française entre 1650 et 1750 à peu près. Durant cette période importante, la production cartographique française s’émancipe progressivement des modèles étrangers (notamment hollandais), et se développe de manière considérable jusqu’à prendre la première place en Europe.[1] Le projet de C.-M. Petto est principalement de reconstituer les contextes politiques, professionnels et commerciaux au sein desquels la cartographie s’est installée, à Paris notamment, comme un enjeu durable pour le pouvoir royal. L’auteur n’entre pas à proprement parler, ou rarement, dans le processus « interne » de la fabrication de la carte. Elle focalise son attention plutôt sur les relations de patronage entre les cartographes et le pouvoir royal (et ministériel), sur les implications de la cartographie dans la mise en place d’une bureaucratie d’Etat, sur le rôle de la cartographie dans les entreprises coloniales de la monarchie française, sur les conflits commerciaux entre les différents acteurs qui interviennent dans le processus d’élaboration et de diffusion de la carte.

D’un point de vue strictement épistémologique et historiographique, le livre de C.-M. Petto, par ailleurs clair et bien écrit, s’inscrit dans le courant des recherches qui, à la suite des travaux pionniers de J. B. Harley, ont démontré les nombreuses implications culturelles, politiques et sociales, qui déterminent la production, la diffusion, et la consommation des cartes. Le travail de C.-M. Petto est un argument convaincant en faveur de cette thèse.

Un des intérêts majeurs du livre est qu’il se place délibérément du point de vue des producteurs de cartes eux-mêmes et de leurs stratégies, qu’ils soient cartographes eux-mêmes au sens strict du terme, ou bien simplement graveurs ou éditeurs. Cette focalisation sur les milieux scientifiques et professionnels de la fabrication des cartes permet à C.-M. Petto de détailler toute « l’épaisseur » des situations complexes et conflictuelles dans lesquelles la cartographie française s’est développée sous les Bourbons.

Le livre contient quatre chapitres, accompagnés d’un appareil de notes volumineux. On regrettera, à cet égard, que l’auteur se soit contentée, si l’on peut dire, de « juxtaposer » les notes au texte principal. Il aurait peut-être été judicieux, au moins dans certains cas, d’exploiter plus longuement les sources archivistiques convoquées dans l’ouvrage. Même léger regret pour ce qui concerne les figures, dont la présence ne soutient pas vraiment le propos. Le premier chapitre (« Patronage and Cartographic Glory ») aborde un « classique » de l’historiographie louis-quatorzième : la fabrication de l’image du Roi Soleil. L’originalité de l’auteur est de montrer en quoi la cartographie est engagée elle aussi dans cette fabrication, plus précisément en quoi les producteurs de cartes, à la recherche de patronages puissants pour soutenir leur activité, se sont délibérément mis au service des stratégies rhétoriques et iconographiques du pouvoir royal. C’est le cas notamment d’Alexis-Hubert Jaillot, graveur et éditeur, géographe du roi, dont l’auteur étudie le système des dédicaces et des symboles qui ornent les cartouches des cartes présentées au monarque.

La carte, au bout du compte, tient une place importante dans l’élaboration de la gloire et la célébration de l’Etat : elle est le lieu où s’affirme et se démontre visuellement le contrôle d’un territoire par le pouvoir. C’est pour cette raison sans doute que les patronages cartographiques ne se limitent pas à celui du roi : C.-M. Petto montre bien que les ministres, les membres des familles « satellites » de la monarchie française de l’époque (les Orléans), les intendants, les autorités ecclésiastiques, trouvent leur intérêt à prolonger cette rhétorique de la gloire, pour le plus grand bénéfice des cartographes qui se mettent à leur service.

Le deuxième chapitre (« Scientific Cartography and Statecraft ») aborde un autre aspect des rapports entre la cartographie et le pouvoir. Il ne s’agit plus ici du symbole, mais de l’administration du territoire par l’Etat. Après Colbert, les ministres qui vont lui succéder au cours des 17e et 18e siècle n’auront de cesse de constituer un corpus d’informations utiles pour l’administration du royaume et de ses provinces, à des fins militaires mais aussi économiques. La cartographie va jouer un rôle important dans cet effort pour répondre au souci d’une administration rationnelle de l’Etat. C.-M. Petto montre comment, à cet égard, au cours du 18e siècle, l’appel à une rhétorique de l’exactitude et de la scientificité va être progressivement mis en œuvre par les cartographes (Delisle, Buache, Bellin, d’Anville) pour répondre aux désirs du pouvoir. Les géographes dont il est question ici sont des géographes de cabinet plus que des géographes de terrain. Leur pratique est principalement celle de la compilation et de la rédaction de Mémoires. Néanmoins, à l’exemple de Bellin et de d’Anville, le rôle premier de l’observation et la nécessité de la correction régulière des cartes est affirmé, dans une perspective que l’auteur rapproche de l’empirisme des Lumières. En tout état de cause, les géographes vont s’engager avec résolution dans ces grandes entreprises que vont être l’élaboration d’une cartographie exhaustive des provinces du royaume (Delisle, Buache, d’Anville) et de ses côtes (Bellin), mais aussi des pays étrangers (Russie, Asie, Italie).

Le troisième chapitre (« Colonial Mapping Endeavors : The Case of the Americas ») aborde un domaine classique de l’histoire de la cartographie : celui du rôle de la carte dans le processus de la découverte et de la conquête des territoires non européens, en l’occurrence, ici, l’Amérique. Les questions sont celles de la connaissance de ces territoires, de leur contrôle, et de la défense des espaces conquis contre les visées des autres nations colonisatrices, particulièrement la Grande-Bretagne. Les cartographes tiennent leur place dans ces entreprises et ces conflits, une place que l’auteur étudie dans une suite de courtes monographies consacrées successivement à la Louisiane, à l’Acadie, à la recherche du passage du Nord-Ouest, et à la Guyane française. L’aspect le plus intéressant de ce chapitre est sans conteste celui dans lequel C.-M. Petto étudie les multiples controverses diplomatiques qui ont opposé Français et Britanniques sur la délimitation des territoires revendiqués par chacune de ces deux grandes puissances. Le cas de l’Acadie (pp. 106-113) est tout à fait représentatif, à cet égard, du rôle que jouent la cartographie et la « vérité cartographique » dans la construction des argumentaires diplomatiques, c’est-à-dire au bout du compte dans l’élaboration des prétentions territoriales des Etats concurrents.

La quatrième et dernier chapitre (« Selling Maps and Selling Power ») nous fait entrer, da façon tout à fait intéressante, dans le monde très conflictuel des producteurs et marchands de cartes parisiens, au moment où ils commencent à prendre le pas sur les Hollandais. Il s’agit, là encore, pour les cartographes, de s’assurer du soutien de l’Etat, à la fois pour le financement et pour la réglementation de l’activité cartographique. Il s’agit surtout, pour certains, de mettre en œuvre une rhétorique et une politique destinées à rendre possible ce soutien. De nombreux conflits traversent la période, entre cartographes d’une part, entre cartographes et graveurs-éditeurs-marchands d’autre part. Le problème majeur est celui du plagiat, l’enjeu est celui de la définition de la « propriété intellectuelle » des cartes réalisées. C.-M. Petto (pp. 153-156) illustre parfaitement ces conflits en prenant l’exemple de l’attitude très ferme de Delisle contre les plagiaires (Nolin) qu’il traite de brigands ignorants dans les matières géographiques. Au bout du compte, la question est de savoir qui peut se réclamer du titre de géographe ? qui peut recevoir même ce titre ? Qui a le pouvoir de contrôler l’authenticité de l’exercice de la géographie ? Delisle met en avant l’autorité de la science (et de l’Académie des sciences) contre les prétentions des graveurs et des éditeurs qui, comme Nolin et Jaillot, ne sont pas des cartographes au sens propre du terme, mais des marchands que leurs objectifs financiers rendent parfois moins scrupuleux vis-à-vis des exigences de la vérité. Ce n’est pas le moindre mérite du livre de C.-M. Petto que de faire apparaître la complexité des relations interpersonnelles dans le petit monde parisien des fabricants et marchands de cartes au début du 18e siècle.

Au total, sans être une présentation synthétique et exhaustive de l’histoire de la cartographie française au cours des 17e et 18e siècles, le livre de C.-M. Petto peut être lu comme une bonne contribution à la compréhension de certains aspects de cette histoire. S’appuyant sur une bibliographie abondante et récente, ce livre non seulement fait apparaître les dimensions politiques et culturelles du travail cartographique, mais aussi, en se focalisant sur les attitudes et les discours des acteurs (les cartographes, les graveurs, les marchands), il souligne la complexité des situations sociales au sein desquelles les cartes sont élaborées, diffusées, et utilisées.


NOTES

[1] Rappelons ici les travaux importants de Monique Pelletier : « Cartographie et pouvoir sous les règnes de Louis XIV et Louis XV », et « Espace et temps. Mississipi et Louisiane sous le règne de Louis XV », dans Tours et contours de la terre (C. Hofmann et D. Lecoq), Paris, 1999, pp. 199-216 et 217-240.


Jean-Marc Besse
CNRS, Paris
bessejm@parisgeo.cnrs.fr


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H-France Review Vol. 7 (September 2007), No. 114

ISSN 1553-9172


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