H-France Review Vol. 7 (July 2007), No. 82
Carmen Callil, Bad Faith: A Forgotten History of Family, Fatherland and Vichy France. New York : Knopf, 2006. 640 pp. $30.00 (hb). ISBN 0-37-54113-13.
Compte-rendu par Laurent Joly, Université de Paris I.
En 1960, Carmen Callil, l’auteur de ce livre hors norme, elliptiquement intitulé Bad Faith. A Forgotten History of Family and Fatherland, est une jeune Australienne de 21 ans en proie à un drame amoureux. Elle tente de mettre fin à ses jours ; une bonne âme l’envoie à Londres se faire soigner. Dix ans plus tard, le 7 septembre 1970, Carmen sonne au domicile de son analyste, comme elle en a l’habitude depuis sept ans, trois fois par semaine, à huit heures du matin. Personne ne répond. Dans la salle de bain, une jeune femme de 40 ans est étendue, morte. Elle s’appelait Anne Darquier et était considérée comme l’une des plus brillantes psychanalystes de sa génération. Le 17 septembre, Anne est inhumée sous le nom de Darquier de Pellepoix, selon la volonté de sa jeune demi-sœur Teresa, vivant à Londres depuis trois ans.
C’est en regardant par hasard le documentaire Le Chagrin et la Pitié que Carmen Callil eut la soudaine intuition du drame qui s’était joué : elle découvrait l’existence du commissaire général aux Questions juives de Vichy Louis Darquier de Pellepoix. Ainsi naquit le projet de ce livre, animé du désir de rendre justice à une femme et médecin remarquablement intelligente, humaine et sensible, et à exorciser les démons qui ruinèrent sa vie.
Bad Faith met en scène trois personnages principaux, Louis, sa femme Myrtle, et leur fille Anne, ainsi qu’une kyrielle de seconds rôles, connus ou inconnus, qui prennent part à cette tragédie familiale. Parmi eux, domine la figure du petit frère, René Darquier, le “malheureux René,” falot et méprisé, mais toujours là pour éponger les dettes. Carmen Callil a retrouvé des dizaines de témoins, dont Teresa, plusieurs amis d’Anne, et l’une des sœurs de Myrtle. Elle a découvert de nombreux documents inédits, dont l’hallucinante correspondance entretenue par René avec Louis et Myrtle.
Les historiens ignoraient tout ou presque de la vie de Darquier de Pellepoix avant son entrée sur la scène politique française en 1934. On donnait foi aux mensonges de l’intéressé, ses longs voyages à l’étranger, son élevage de mouton en Australie, etc. Carmen Callil a découvert la vérité, peu reluisante.
Louis Darquier est né en 1897. Sa mère est la fille du riche propriétaire du Journal du Lot; son père, médecin, est, à partir de 1906, le maire radical-socialiste de Cahors. La famille mène grand train, Louis parle “l’anglais et l’allemand exceptionnellement bien,” joue du piano, fait de l’équitation. Lui et ses frères (Jean et René) semblent promis aux plus hautes destinées.
Mais, le jeune garçon montre très tôt un caractère frondeur. Sa mésentente avec son père atteint des proportions incroyables. C’est certainement là qu’il faut chercher l’origine de ses dérives futures : la haine de tout ce que son père représente. Certes, Carmen Callil évoque, comme s’il fallait que le “mal” soit présent dès l’origine, le catholicisme de sa mère et l’antisémitisme traditionnel qui l’accompagne. Elle émet également l’hypothèse d’une imprégnation des thèses de l’Action française lors de ses années d’étude à la faculté de sciences de Toulouse, mais cela n’est pas très solide et, surtout, n’explique pas pourquoi Darquier devint Darquier et non pas un bon bourgeois maurrassien et rangé comme son frère Jean.
Après la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il s’est distingué tant par son courage que par ses écarts, Louis, qui n’a pas réussi à obtenir sa licence, exerce un obscur métier avant de bénéficier d’un fabuleux appui. Sous-secrétaire d’État à la Marine marchande en 1917, Anatole de Monzie, grand ami de son père, a noué des relations privilégiées avec les barons du blé. Il place le jeune homme (qui n’est pas “officiellement” son filleul) au sein des Grands Moulins de Paris dirigés par Ernest Vilgrain. Vite promu, Darquier prend la tête de la succursale de Strasbourg avant de devenir, en janvier 1924, le représentant de Vilgrain à Anvers. A Strasbourg, Louis a déjà acquis la réputation d’un féroce débauché, mais en apparence tout va bien : il a une bonne situation, un bon salaire, une charmante fiancée et une maman fière de lui. Le désastre survient vite.
Profitant de la large délégation de pouvoir qui lui a été donnée, Darquier détourne de l’argent, spécule--coûtant au total 500 000 francs à sa société. On le prie de partir, son frère René, qui travaille également pour Vilgrain, tente d’arrondir les angles. Le secret, qui fait la honte de la famille, ne sera pas ébruité. Carmen Callil note incidemment un autre drame: le suicide de la fiancée de Darquier.
Désormais, alors que Jean devient un brillant neurologiste et René, l’un des hommes de confiance de Henry Lévy, patron des Grands Moulins de Strasbourg, Louis commence sa carrière d’esbroufeur errant. En 1927, il fait la rencontre de Myrtle Jones à Marseille, joue les aristocrates (la légende du baron Darquier de Pellepoix naît vers cette époque) et séduit la “belle.” Née en 1893 en Tasmanie, issue d’une prospère famille (le père est un notable de son district), Myrtle affiche plusieurs années de moins. Mythomane, artiste dans l’âme, elle a épousé, sous un faux nom, un acteur alcoolique. Les deux amants filent le parfait amour, à l’insu du mari, avant de s’unir l’un à l’autre à Londres, en avril 1928--Myrtle se retrouve donc mariée une deuxième fois! Le couple vit sur les ressources de Madame, présumée riche héritière, et Louis attend beaucoup, financièrement parlant, de cette union.
Grâce à René, qui paye les billets, les deux amoureux s’embarquent pour l’Australie. Louis fait le beau, conquit les sœurs de Myrtle mais déplaît par avance au père. Myrtle ne touchera pas l’héritage escompté. Darquier ne lui en veut pas : il a trouvé en elle une “âme sœur,” celle qui le suivra, d’hôtels en hôtels, dans ses illusions et sa mythomanie. De retour à Londres, Louis et Myrtle vivent d’expédients. Le mari tente de faire des affaires, vend des voitures et fait des dettes--en 1930, son passage devant les tribunaux lui vaut les honneurs de la presse locale. La femme, elle, boit. Le 3 septembre 1930, Anne voit le jour. Incapables de l’élever, les Darquier confient l’enfant à une nurse trois mois à peine après sa naissance.
Pendant près de cinq ans, Louis mène une existence d’aristocrate-clochard aux abois. Persuadé d’être un écrivain né, d’avoir le “feu sacré,” comme il l’écrit à René dans l’une de ses nombreuses lettres de demande d’argent, il noircit du papier, compose des nouvelles, rêve de gloire littéraire. Il faut imaginer le sordide de cette vie. Le “baron” enfermé dans une chambre miteuse, tentant de trouver l’inspiration, passant ses nerfs et sa frustration sur sa femme alcoolique, littéralement rouée de coups et affreusement insultée.
En mars 1933, Darquier rentre en France. Sa famille (le père excepté) est bien décidée à le “sauver.” Il est hébergé par son frère Jean, qui lui communique le virus maurrassien; sa mère se charge de le faire redevenir un bon catholique. C’est un homme changé qui prend part, dans les rangs de l’Action française, aux manifestations du 6 février 1934. Une balle dans la jambe lui offre la chance de sa vie. Il rayonne, s’agite, écrit à des personnalités, reçoit la visite de Léon Daudet et Maurice Pujo. Le 3 juin, dans une lettre à René, il évoque avec enthousiasme la “carte” qu’il compte jouer à fond. L’idée est simple: il crée l’association des Blessés et Victimes du 6 février 1934. Grâce à cela, il obtient son premier métier depuis près de dix ans: secrétaire-général du quotidien nationaliste Le Jour. L’année suivante, il est élu conseiller municipal de Paris (quartier des Ternes).
En 1935, Darquier de Pellepoix n’est encore qu’un trublion d’extrême droite, endetté et noceur. L’année précédente, sa mère a dû vendre la propriété de famille à Cahors pour payer ses dettes. Depuis 1930, René lui a prêté plus de 150 000 francs. C’est ce besoin perpétuel d’argent qui explique très largement les raisons pour lesquelles Darquier deviendra un agent stipendié de l’antisémitisme nazi. Carmen Callil confirme que sa “conversion” antisémite remonte au début de 1936, précédant de quelques mois les premiers versements allemands, qui lui permettent de lancer son Club national puis le Rassemblement antijuif de France. En 1939, Darquier de Pellepoix est l’activiste et le propagandiste antisémite le plus connu de France. En mai 1942, à la demande des autorités allemandes, il est placé à la tête du commissariat général aux Questions juives (CGQJ). Il s’illustre en présidant les réunions préparatoires à la rafle du Vel d’Hiv puis par ses allocutions radiophoniques. Presque toutes ses initiatives législatives et de propagande sont cependant vouées à l’échec, jusqu’à son renvoi en février 1944.
La partie consacrée aux “années noires” est de loin la plus longue de l’ouvrage. La plus décousue aussi. Les chapitres s’enchaînent sans problématiques vraiment affirmées. Ainsi le chapitre 13 (“Tormenting Men”) revient sur les lois et mesures de 1940 évoquées sous un autre angle dans le chapitre précédent (“Work, Family, Fatherland”). On passe du contexte général, évoqué à grands traits (Pétain, la Révolution nationale, la solution finale, etc.), à l’histoire familiale de Darquier, en laissant de côté tous les éléments explicatifs intermédiaires. Tout est ramené aux plus hauts responsables, de préférence s’ils ont une résonance symbolique : Maurras (le mal incarné), Pétain (le “Papa” des Français), Bousquet (l’ami de Mitterrand), Céline (l’écrivain maudit), etc. On voit moins les seconds couteaux, qui grenouillent dans les milieux fréquentés par Darquier et constituent l’essentiel de ses relations sociales : les rivalités et enjeux de pouvoir qui rongent les milieux antisémites, son équipe et l’organisation du CGQJ, etc. Ainsi Jacques Schweblin, directeur de la Police aux Questions Juives puis de la SEC (la police du CGQJ) en zone occupée, n’est même pas mentionné.
Les erreurs factuelles sont d’autre part assez fréquentes, vénielles le plus souvent (Darlan prénommé Jean-François, Mandel présenté comme un “journaliste demi-juif”, la rafle du Vel d’Hiv dénommée “opération vent printanier”, etc.). Plus embêtant est le flou permanent entourant la présentation des organismes et des textes juridiques antisémites (ainsi, la confusion entre les lois françaises et les ordonnances allemandes). C’est que les archives du commissariat aux Questions juives librement consultables aux Archives nationales depuis une dizaine d’années ont pratiquement été négligées par l’auteur. De fait, les deux chapitres consacrés à l’activité générale de Darquier à la tête du CGQJ, intitulés “Rats” et “The Rat Pit”, comportent de nombreux raccourcis et analyses superficielles.
Ces réserves faites, Carmen Callil apporte beaucoup d’éléments nouveaux sur la vie de Darquier de Pellepoix et ses turpitudes sous l’Occupation. À cet égard le chapitre 18 (« Loot ») est particulièrement intéressant. L’auteur décrit la curée autour des biens juifs, Taittinger, Trochu et autres notables de la vie politique se précipitant pour placer des amis. Les propres magouilles de Darquier sont pour la première fois évoquées par le menu. Le commissaire général tente ainsi d’obtenir des autorités allemandes une coquette commission dans l’affaire Schloss, dont la rocambolesque histoire est ici retracée. D’autre part, Darquier aurait tenté de monnayer sa protection à des juifs fortunés. Ainsi à Nice, une (supposée) maîtresse rançonne les juifs de la Côte d’Azur. Mais la chose n’est pas prouvée.
C’est un petit défaut de l’ouvrage, certaines affirmations semblent tenir du ragot ou de l’histoire par le petit trou de la serrure: le “baisodrome” d’Anatole de Monzie, l’amiral Platon adepte de la cocaïne et peut-être fournisseur de Myrtle via Louis, l’homosexualité d’Abel Bonnard, les gémissements de femmes provenant du bureau de Darquier, etc. À vouloir surenchérir dans la légende noire, Carmen Callil commet quelques “gaffes”, comme celle consistant à présenter un proche collaborateur du commissaire aux Questions juives, en réalité âgé de 70 ans et ancien sous-préfet, comme l’un de ses jeunes hommes de main.
La dernière partie revient sur l’histoire familiale proprement dite et fait toute la place à Anne, peu évoquée jusqu’alors. Avant cela, Carmen Callil raconte la fuite piteuse de Darquier en Espagne. À la Libération, l’ex-activiste antisémite est encore en France, terré dans un hôtel. Une fois de plus, René le tire d’affaire, le cache dans le coffre de sa voiture, traverse Paris puis l’abrite quelque temps à Neuilly. Sa mère supplie Anatole de Monzie de faire quelque chose. Grâce à cette aide et à ses amitiés franquistes, Louis arrive en Espagne avec de “bons” faux papiers et assez d’argent pour éviter l’internement dans les camps spéciaux réservés aux collabos en cavale. Il ne tarde pas à s’afficher au bras d’une jeune maîtresse, qui met au monde sa deuxième fille, Teresa, née en juillet 1946. Mais il se lasse de la demoiselle et Myrtle le rejoint bientôt. Darquier peut reprendre sa vie miteuse avec sa femme, devenue énorme, toujours alcoolique et battue. En 1965, pour le remercier de ses vingt années de service (il traduit textes et discours dans divers ministères, enseigne l’anglais, etc.), l’État franquiste met à sa disposition un petit appartement, qui vient clore plus de quarante ans d’existence errante.
Anne donc....Décidée dès l’âge de 13-14 ans à réussir des études de médecine à Oxford, elle continue d’idéaliser Louis et rêve d’embrasser la carrière de son grand-père et de son oncle Jean. La rencontre avec sa mère en 1946 constitue un choc aussi désastreux que ses retrouvailles madrilènes avec son père en 1948-1949. Anne découvre la vérité : l’aristocrate fortuné de ses rêves n’est qu’un vulgaire criminel de guerre condamné à mort par son pays, vivant dans une petite chambre et éructant en permanence contre les juifs. La chance sourit néanmoins à la jeune fille. Sa grand-mère australienne finance ses études et Anne peut rejoindre Oxford. Désormais révoltée, elle abandonne sa foi catholique pour le dogme communiste, se fiance, s’oriente vers la psychiatrie, avec succès.
En 1963, Carmen Callil fait la connaissance d’une jeune femme à qui tout semble sourire, brillante, ambitieuse, pourvue d’amis et d’argent. Elle trouve les mots justes pour décrire son basculement dans la dépression. À l’été 1970, Myrtle meurt. Très probablement, Anne revoit son père. Elle en revient profondément ébranlée. Le 4 septembre, Carmen vit sa dernière séance avec son médecin, complètement perdue, qui se confie à demi-mot et lâche cette phrase : “There are some things and some people you can never forgive.” Son décès, trois jours plus tard, n’est pas un suicide. Envahie par l’alcool et les barbituriques, Anne est tombée dans sa salle de bain.
Non mariée et sans enfants, la jeune femme n’a qu’un héritier légal : son père. Ce dernier hérite donc, ce qui lui permettra de devenir, en 1976, l’heureux propriétaire de son appartement madrilène occupé depuis onze ans. C’est là que le journaliste Philippe Ganier-Raymond viendra le trouver en 1978 pour ce qui deviendra une interview célèbre et scandaleuse publiée dans L’Express.
Complice de la mort de dizaines de milliers de juifs déportés de France, Louis Darquier de Pellepoix était aussi un criminel domestique, un être décidément malfaisant. Dans ce beau et émouvant livre, Carmen Callil a le grand mérite de restituer et de faire comprendre la personnalité et la psychologie d’un tel homme.
Laurent Joly
Université de Paris I
laurentjoly@wanadoo.fr
Copyright © 2007 by the Society for French Historical Studies, all rights reserved. The Society for French Historical Studies permits the electronic distribution for nonprofit educational purposes, provided that full and accurate credit is given to the author, the date of publication, and its location on the H-France website. No republication or distribution by print media will be permitted without permission. For any other proposed uses, contact the Editor-in-Chief of H-France.
H-France Review Vol. 7 (July 2007), No. 82
ISSN 1553-9172